Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

AU MILIEU DU MILIEU

2009-04-02

    Le merveilleux petit monde de la télévision a-t-il une dent contre le cinéma? C'est en tout cas la question que l'on peut se poser à regarder la mince portion de la programmation qui lui est consacré. Certes, Radio-Canada rétorquerait qu'ils diffusent bien aimablement le fameux gala des Jutra (et avec quel succès ! – une maigre côte d'écoute de 552 000 spectateurs cette année et un gala …-insérez l'adjectif de votre choix). Certes, encore, on peut encore trouver quelques bons films diffusés sur le petit écran (on en profite pour saluer d'ailleurs la ténacité et la passion des programmateurs de Télé-Québec). Mais, outre la petite chaîne, et comme le souligne le collègue Robert Lévesque chaque semaine, il faut avoir la paupière légère et le crayon bien aiguisé pour fouiner dans la programmation des centaines de chaînes câblées et accepter de voir quelques chefs d'œuvre diffusés à des heures abracadabrantes. Quant aux versions originales sous-titrées, n'y rêvons même pas.

   
Mais hors gala et hors films, que reste-t-il? Quelques entrevues d'une minute, peut-être 10 pour les plus chanceux, de cinéastes à qui l'on demande tout et son contraire (le passage de Robert Morin à Tout le monde en parle nous reste encore en travers de la gorge). Pourtant, à bien y regarder, les comédiens, eux, ont droit à leurs entrevues complètes et fouillées par René Homier-Roy (Viens voir les comédiens, sur ARTV). Les humoristes aussi ont leur face-à-face avec Stéphan Bureau (Les grandes entrevues Juste pour Rire, sur la même chaîne). Et les cinéastes, alors? Et les scénaristes? Et les directeurs photo? Et les monteurs…? La relève, les auteurs de courts et de premiers films peuvent bien prétendre passer par Premières Vues sur le canal Vox, mais là encore, le format court de l'émission hebdomadaire (une petite demi-heure) ne permet pas une prise de parole aussi complexe, aussi riche que celle donnée à d'autres artistes.

   
Alors quoi? Les cinéastes et artisans du cinéma ne sont-ils pas assez intéressants? N'auraient-ils pas assez de choses à dire sur leur métier pour remplir une heure de télévision? Parleraient-ils moins bien de leurs projets que les comédiens? La seconde édition des Ateliers-conférences organisés par l'Académie Canadienne du Cinéma et de la Télévision, tenue mardi dernier, prouvait largement le contraire. Un atelier animé par Michel Coulombe, à la Cinémathèque Québécoise et qui consacrait environ 1 heure à chacun de ses invités, soit Benoît Pilon encore tout auréolé de ses beaux Jutra pour son magnifique Ce qu'il faut pour vivre (qui reprend d'ailleurs dès le vendredi 3 avril le chemin des salles de Montréal, Québec et Sherbrooke), Jacques Davidts, scénariste de Polytechnique, Jean-François Duval, réalisateur de Dédé, à travers les brumes et Frédéric Ouellet, scénariste de Grande Ourse : la clé des possibles. Chacun son tour, dans le fauteuil de l'invité, commentant son œuvre et son processus créatif, expliquant la genèse de son projet, décryptant quelques extraits choisis devant un parterre attentif et intéressé. Un parterre composé de privilégiés du milieu (cinéastes, producteurs, membres des institutions, propriétaires de salles) à qui furent donc réservés les commentaires pertinents et enrichissants de tout ce beau monde. Pour l'exemple, Pilon y a ainsi détaillé les tenants de sa collaboration au scénario avec Bernard Émond. Davidts, pour sa part, y a livré la fin du scénario qu'il avait écrit et qui n'a pas été filmée (Vanasse y discutait avec son amoureux du fait de garder ou non son enfant, après avoir appris qu'il serait un garçon).

    Pourquoi écarter le public qui n'était ni alerté ni invité à cette causerie? Pourquoi faudrait-il donc que le cinéma ne se vive qu'en vase clos? Pourquoi ne pourrait-on pas diffuser au plus grand nombre ce genre d'événements, bien sûr en l'adaptant au médium notamment télévisuel? Pourquoi continuer à se plaindre de la désaffection grandissante du public de ses salles de cinéma alors qu'aucun effort pour promouvoir ce dernier, pour encourager la discussion autour des œuvres, pour créer un véritable échange, n'est fait? Monsieur et madame tout le monde, qui ont, il faut bien le dire, le dos large, ne s'y intéresseraient pas? Absurde. C'est justement en proposant des émissions de qualité, qui refusent de rester en surface ou de pontifier qu'on générera l'intérêt. Une question de sous alors? Ce genre d'émission plomberait le budget déjà sérieusement mité de nos grands réseaux? Balivernes. De tels moments ne nécessiteraient certainement pas d'investissements massifs en termes de production. En ces heures de remaniement, de coupures tragiques, de vrais chambardements qui nous font regarder l'avenir d'un œil noir, un seul petit rayon de lumière : comme le disait l'autre, in crisis there is opportunity. C'est le moment de les saisir.

Bon cinéma!

Helen Faradji

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