Format maximum

Plateau-télé

LE SOULIER... - par Robert Lévesque

2009-04-09

    Une fois n’est pas coutume, je vous recommande un film que je n’ai pas vu, et qui plus est un film de pas loin de sept heures que vous pourrez visionner en trois tranches les jeudi, vendredi et samedi 9, 10 et 11 avril sur TFO à 20h30. C’est O Sapato de Cetim, l’adaptation cinématographique du fameux Soulier de satin de Paul Claudel qu’a réalisé le Portugais Manoel de Oliveira en 1984, le jeune Oliveira qui n’avait alors que 76 ans. Né à Porto en 1908, doyen des cinéastes, Manoel Pinto de Oliveira a aujourd’hui 101 ans et il travaille encore…
 
    Vous comprendrez que Oliveira + Claudel, et en particulier le Claudel du Soulier (« heureusement qu’il n’y avait pas la paire », avait lancé Sacha Guitry le soir de la création à la Comédie-française en 1942 pour réussir injustement et jalousement un « mot », une « sortie »), c’est un rendez-vous pour lequel on n’a pas besoin de recommandation. Vous aimerez ou pas, remarquez, mais vous aurez vu un film – un ouvrage – hors de l’ordinaire, marathon et mastodonte.
 
    Le soulier de satin, ça ne se résume pas, mais si l’on veut on peut : les amours impossibles de Don Rodrigue et de Dona Prouhèze dans l’Espagne des conquistadores. Un amour ardent (le texte est grandiose) qui va devoir abdiquer (le texte est implacable) devant les forces de la Providence quand l’Espagne et l’Église voulaient dominer le monde. Sujet ultime : le renoncement à la chair (le texte est catholique). Au théâtre, divisée en « quatre journées », la pièce fait plus de dix heures. C’est Jean-Louis Barrault qui l’avait, le premier, mise en scène, durant la guerre, dans Paris occupé, la représentation débutant en matinée mais en version largement écourtée pour cause de « dernier métro »…
 
    J’ai eu le bonheur (il n’y a pas d’autre mot) d’assister à la création de ce que l’on appelait, cet été-là, « la totale du Soulier ». C’était en 1987 au festival d’Avignon. Antoine Vitez, dans la cour d’honneur du palais des Papes, avait fait jouer sans aucune coupure le texte-fleuve de Claudel, l’entièreté du chef-d’œuvre de ce que l’on appelle au théâtre « le grand genre ». Ludmilla Mikaël était Prouhèze, Didier Sandre Rodrigue, la représentation avait débuté vers 21 heures quand le ciel était encore clair et, peu à peu, les éclairages avaient gagné leur droit sur la nuit pour le reperdre au lever du jour. Une nuit de théâtre, la plus grande de ma vie, qui se terminait vers 9 heures 30 de l’avant-midi, la foule, subjuguée, applaudissant l’aventure durant plus d’une demi-heure…
 
    Vitez, communiste, ex-secrétaire d’Aragon, avait avoué s’être lancé dans cette création du Soulier de satin « au risque de sa conversion ». L’homme de théâtre était comblé, fut-il converti ? Nul ne le sait, et Vitez mourut d’une rupture d’anévrisme deux ans plus tard. Il ne faut pas être catholique pour apprécier Le soulier de satin, il faut être sensible à la grandeur de la parole, à la poésie des dialogues qui, en Avignon, s’envolait vers le ciel, à travers les cris des martinets et le souffle du mistral…
 
    D’accord, vous n’aurez pas ça devant votre téléviseur, mais le texte, oui, et les acteurs (Patricia Barzyck est Prouhèze, Luis Miguel Cintra est Rodrigue), et la caméra d’Elso Roque, et la démesure vive du vieil Oliveira…

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.