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THE READER - critique de Gérard Grugeau

2009-04-16

LE SECRET

    Adapté du roman homonyme de Bernhard Schlink paru en 1995 et traduit dans le monde entier, The Reader réunit tous les ingrédients qui le prédestinaient au succès populaire. Une matière romanesque dense qui se frotte aux brûlures de la grande Histoire (la période nazie et ses suites), l’Anglais Stephen Daldry (The Hours) à la barre d’une coproduction americano-allemande, et une brillante distribution, dont Ralph Fiennes, le très prometteur David Kross et Kate Winslet qui a obtenu cette année l’Oscar de la meilleure actrice pour son interprétation. Roman d’initiation au sujet brûlant, The Reader narre, par une suite de glissements vers le passé, la brève histoire d’amour foudroyante entre un adolescent et une femme d’âge mûr qui exigeait de son amant qu’il lui fasse la lecture dans les moments d’intimité. Étudiant en droit, le jeune garçon découvrira des années plus tard que la sulfureuse et imprévisible Hanna occupait jadis un poste de surveillante dans les camps nazis.

    Difficile de ne pas voir dans le personnage de Michael Berg un double autobiographique du romancier Bernhard Schlink, né en 1944 dans la tourmente guerrière d’une Europe meurtrie. La honte et la responsabilité collective du peuple allemand face à un terrible passé qui le hante, toutes générations confondues, sont ici inscrites au cœur d’une œuvre qui impose le silence de l’horreur. Œuvre de mémoire et de réflexion, The Reader témoigne autant de l’anesthésie des bourreaux confrontés à «la banalisation du mal» dont parlait Hannah Arendt, que de l’impossible oubli, de l’impossible rédemption. Bourreau «ordinaire», porteuse d’un secret humiliant comme la bonne de La cérémonie chez Chabrol, Hanna reste un personnage opaque sur lequel viennent se briser toutes les certitudes de la petite et de la grande histoire. «Qu’auriez-vous fait à ma place?», clame-t-elle au juge, renvoyant au-delà du temps chacun à sa conscience, à ses actes, et aux lois d’une époque troublée.

    En adaptant le roman de Schlink, le scénariste David Hare dit avoir gardé constamment en tête l’injonction de Godard : «Si un film devait jamais être tourné à propos d’Auschwitz, il faudrait que ce soit du point de vue des gardiens». De cette volonté de prendre en charge l’Histoire sur son versant le plus noir, de cette conscience exacerbée face à l’horreur absolue, aurait pu naître un sombre requiem. Mais l’entreprise laisse le spectateur avec un malaise. Comme si, avec sa mise en scène trop lisse, le film aplanissait les enjeux moraux du drame et renvoyait dos-à-dos tous les chagrins du monde, figeant et neutralisant ainsi tous les comportements humains dans une sorte d’équivalence étale. Les conséquences tragiques d’un amour ayant entraîné une paralysie émotionnelle chez le personnage masculin se superposent alors à la condamnation injuste d’une femme victime de son analphabétisme sur fond de funèbre barbarie. On est loin de Hiroshima, mon amour de Resnais et Duras qui, sur un sujet tout aussi tabou et une superposition tout aussi risquée, réussissait l’impossible. Il y a bien sûr l’épilogue à New York, inexistant dans le livre, où Michael Berg retrouve la fille d’une victime des camps ayant témoigné au procès d’Hanna. Sans complaisance et avec subtilité, une mise en perspective s’effectue alors et se heurte à l’irréconciliable. «Auschwitz n’est pas une université». Auschwitz reste et restera le néant absolu de l’existence humaine.

    D’un académisme sobre, la mise en scène de Stephen Daldry joue de retenue et témoigne d’une sensibilité plus européenne que nord-américaine. Mais avec sa trame musicale omniprésente et le choix d’une vedette aussi connue et talentueuse que Kate Winslet pour le rôle d’Hanna, The Reader ne fait que parasiter davantage le sentiment d’effroi induit par les faits historiques et amoindrir la portée politique et universelle d’une œuvre de vérité et de réconciliation. En outre, le film laisse entendre que le peuple allemand a toujours eu de la difficulté à regarder son histoire en face. Or, il n’en est rien. Dans les années 1980, Allemagne, mère blafarde de la réalisatrice Helma Sanders-Brahms abordait avec une frontalité exemplaire et une violence crue son propre roman familial tout en faisant tressaillir les consciences d’outre-Rhin et d’ailleurs. En comparaison, le consensuel The Reader laisse le souvenir brumeux d’une œuvre orpheline, anesthésiée par la séduction du spectacle et la pensée molle d’une époque sans aspérité.

Gérard Grugeau

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