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POUR L'ÉCUYER - par Robert Lévesque

2009-04-16

    Des acteurs qui ont du génie, donc des défauts puisque cela va de pair – il n’y a pas de génie tranquille –, on en compte quelques-uns dans l’histoire du cinéma ; j’en ai rencontré un de catégorie monstre, Michel Simon, avec qui j’ai passé une heure dans une minuscule loge rue Sainte-Catherine, lui en camisole, moi en pâmoison rentrée ; je me souviens d’avoir marché sur un trottoir de Londres avec sir Alec Guinness dont la monstruosité était plus policée mais non moins perverse. Simon donnait un tour de chant au Patriote pour faire cachetonner sa maîtresse en première partie, Guinness sortait de scène et rentrait chez lui après avoir joué A Walk in the Woods de Lee Blessing, une pièce sur la guerre froide…
 
    Dans le cheptel québécois, de tels acteurs chez qui le génie « intranquille » s’est installé à demeure sont rarissimes. Au théâtre, il y a eu Dyne Mousso, la sœur de la comédienne Muriel Guilbault dont le suicide fut le drame de la vie de Claude Gauvreau ; Robert Gadouas, qu’on a oublié, suicidé lui aussi, qui était l’acteur le plus inspirant des débuts du TNM comme Guy Hoffman en était le plus moliéresque, si moliéresque que la Comédie française tenta de le ravir lorsque la troupe de Jean Gascon passa par Paris; au théâtre encore, mais le cinéma, dans son cas, le recruta et y trouva son compte, le sublime Guy L’Écuyer, le rond, le claudiquant, le tendre L’Écuyer, fait nature pour les Sganarelle de ce monde et dont le dernier rôle à la scène avait été, dans cette lignée des grands faire-valoir, celui de Sancho Pança (avec Paul Hébert en Quichotte, Jean-Pierre Ronfard à la mise en scène, au Trident en 1985, L’Écuyer si malade qu’un médecin le piquait en coulisses).
 
    Je me souviens de lui, l’illuminant et malcommode L’Écuyer, il était venu (il débarquait plutôt) dans les bureaux en entresol de Québec Presse à Ahuntsic rue Péloquin au début des années 1970. Il venait porter à la rédaction une pétition au sujet des règlements de stationnement à Outremont. Fort bien. Mais le lascar avait dû faire un sort à quelques bouteilles, il était visiblement pinté, assez brindezingue, en route vers la pompette totale. On trouvait ça comique. Mais il passait 19 heures et je savais que le soir même, à 20 heures, il devait jouer à la salle Port-Royal dans le Jules César de Shakespeare.
 
    Passés les 19 heures 30, Gérald Godin et moi avions réussi à le caser dans un taxi, direction Place des arts. Je le revois, il riait et nous disait de ne pas s’en faire… Il me regarda, calé dans la banquette arrière, et, à travers son haleine de scotch, il m’expliqua, question de m’énerver, qu’en plus de jouer en toge romaine dans moins d’une demi-heure c’est lui, « bibi », qui, dans le rôle de Flavius, tribun du peuple, ouvrait la représentation. Il m’apprit alors l’expression courante chez les acteurs qui ont à entrer en scène le premier : « c’est moi qui lève le torchon ! ». Lever le torchon, je n’ai jamais oublié cette expression qui dit toute l’impureté du théâtre…
 
    Guy L’Écuyer était un acteur dans l’âme, et un voyou dans le cœur. Un être bon. Du temps qu’il faisait de superbes films crus et grinçants (L’eau chaude, l’eau frette, Bar Salon..), Marc-André Forcier avait trouvé en L’Écuyer le meilleur complice de son inspiration. Mais c’est Gilles Carle qui le révéla à l’écran, en 1965, avec ce projet de documentaire sur le déneigement à Montréal qui, foin des fonctionnaires de l’ONF, devint en cours de tournage une fiction à part entière, La Vie heureuse de Léopold Z., dans laquelle L'Écuyer, en Léopold Z. Tremblay, déneigeur jovial et candide buvant un verre avec son patron concupiscent (Paul Hébert) dans un bar de dansesuses le soir de Noël, se sentait soudain pressé d’aller porter à sa femme un manteau de vison acheté à crédit (l’entrée de L’Écuyer à l’Oratoire en pleine messe de minuit est une pièce d’anthologie). Ce comédien à nul autre comparable entrait alors dans la légende du cinéma québécois…
 
On regarde ce Carle pour L’Écuyer, mardi 21 avril à 22 heures 30 sur ARTV.
 
Robert Lévesque

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