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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA VIOLENCE EST-ELLE SOLUBLE DANS LA MISE EN SCÈNE?

2009-04-16

    Hasard du calendrier, ce sont deux films aussi différents qu’étonnamment proches qui prennent l’affiche cette semaine. D’un côté, Gomorra, de Matteo Garrone, grand prix du jury du dernier festival de Cannes, qui retrace le destin de 6 personnages pris dans les tentacules de la camorra, la mafia napolitaine (voir l’article « Le pouvoir par la violence » signé Gilles Marsolais dans le numéro 138 de la revue 24 Images). De l’autre Hunger, de Steve McQueen (notre film de la semaine), caméra d’or du même festival, relatant la grève de la faim de prisonniers de l’IRA en 1981. Deux films narrativement bien différents, donc, mais qui tous deux laissent leur spectateur dans un état de déconfiture quasi-totale, submergé par la violence et la beauté de ce qu’il vient de voir.

    Violence car les deux réalisateurs refusent d’un même geste d’édulcorer la cruauté du monde. La barbarie n’est pas loin, les images ne prennent aucun gant, le ressenti est total. Mais beauté également, car les deux auteurs, avant d’être cinéastes, sont aussi des artistes. McQueen en arts visuels, Garrone un ancien peintre (ce dernier a beau se défendre dans plusieurs entrevues d’avoir voulu styliser son récit et s’approcher davantage du naturalisme d’un reportage de guerre, un simple regard à la scène d’ouverture hypnotique de son film, baignée dans le halo de lumière violette, bleue puis rouge d’un salon de bronzage, suffit à constater son sens profond de l’esthétisme).

    Interrogé sur cette apparente impossible coexistence du beau et de la violence, McQueen citait d’ailleurs les tableaux de Velasquez et Goya pour expliquer cette étrange harmonie affective entre attirance et profond dégoût.

    Faire du beau avec de l’odieux, est-ce dieu possible? La problématique n’est certes pas nouvelle. Mais elle a beau avoir usé nombre de mines, elle reste néanmoins insoluble. Car depuis que le cinéma est cinéma, elle fait immédiatement surgir le plus subjectif des éléments : la morale. Relisons nos Cahiers. Dès mars1959, Luc Moullet y comprenait avec audace le cinéma de Sam Fuller en chargeant la seule mise en scène de l’auteur de Pick Up on South Street de charrier toute la dimension morale du film. « La morale est affaire de travellings », la formule à 1 million de dollars était née. En juillet, Godard toujours plus coquin que les autres, l’inversait (« le travelling est affaire de morale ») à propos d’Hiroshima, mon amour de Resnais, avant que Rivette n’entérine la chose dans son célèbre article de 1961 sur le film de Pontecorvo, « De l’abjection », où l’on lisait ces phrases scandalisées : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a le droit qu’au plus profond mépris. (…) Disons qu’il se pourrait que tous les sujets naissent libres et égaux en droit ; ce qui compte, c’est le ton, ou l’accent, la nuance, comme on voudra l’appeler, c’est-à-dire le point de vue d’un homme, l’auteur, mal nécessaire, et l’attitude que prend cet homme par rapport à ce qu’il filme, et donc par rapport au monde et à toutes choses ».

    La forme d’un film porte donc sa morale. En un mot, comme en cent : montrer, c’est déjà dire et donc prendre position. Parmi le tout-venant de la production filmique, le problème n’en est souvent pas un, la mise en scène étant au mieux le parent pauvre de l’entreprise, au pire un affreux exemple de paresse narcissique. Mais quand il surgit, comme dans Hunger ou Gomorra, il dévoile toute sa complexité. A-t-on le droit d’esthétiser la violence? Peut-on montrer le désespoir le plus noir avec de belles images? Est-ce un geste moral? Facile de répondre non, de brandir l’étendard outré de l’obscénité, de se draper dans sa vertu outragée en criant au porno. Facile de mettre à dos le « vrai » cinéma et le spectacle, le poids du discours et le choc des images. Beaucoup moins facile par contre de faire rentrer les problématiques Gomorra et Hunger dans ce tortueux nœud de vipère. Car dans ces films aux cadrages soignés, aux compositions travaillées, aux textures sonores ciselées, rien ne fait pourtant obstacle à la violence, qui s’abat d’abord comme une massue sur le spectateur avant de réveiller chacun de ses sens puis d’ouvrir son esprit à la réflexion. L’esthétisme n’y porte aucune esthétisation, la mise en scène implacable dit toute l’approche morale des cinéastes : l’admiration du jusqu’au-boutisme d’un engagement révolutionnaire pour McQueen, le frisson de dégoût devant la banalité de la violence chez Garrone. Ce serait faire fausse route que de reprocher à ces films de vouloir faire du beau avec l’odieux. Ce serait se tromper que de leur attribuer l’envie de spectaculariser la violence par absence de choses à dire. Car c’est à la fois leur force et leur limite, ces films se contentent de dire le monde. Tel qu’il est. Beau et odieux. C’est peut-être ça qui est difficile à accepter.

Bon cinéma

Helen Faradji

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