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"ILS SAVENT DANSER, LES CHARPENTIERS?" - par Robert Lévesque

2009-04-22

    Tout le monde avait touché au scénario qui reprenait une histoire réelle, un fait-divers survenu vers 1900 du côté de Belleville, un conflit chez « les apaches» comme on appelait alors les truands des bas quartiers… En 1939, Henri Jeanson l’avait jeté sur papier pour Duvivier, qui passa outre. Après la guerre, Clouzot et Allégret s’étaient montrés intéressés mais c’est finalement Jacques Becker qui le tournera ce Casque d’or, Becker à qui le sujet allait bien et dont l’assistanat chez Renoir (de 1932 à 1938, de Boudu à La Marseillaise) l’avait en quelque sorte préparé à mettre en scène Manda et Marie, le charpentier et la prostituée frappés d’un amour fou, ces personnages que Serge Reggiani et Simone Signoret allaient rendre inoubliables…
 
    En 1952, quand Becker se met au boulot en façonnant le scénario à sa main (assisté par Jacques Companeez), Jean Renoir entreprenait Le carrosse d’or. Or pour or, casque pour carrosse, ce seront deux chefs-d’œuvre. Quelle époque, dont les actrices populaires étaient la Signoret aux cheveux blonds (casque d’or…) et la Magnani aux cheveux noirs… Les années 50, ce n’était pas que « le cinéma de papa » qu’allait bientôt stigmatiser la bande des Cahiers du cinéma, il y avait Tati aussi, Ophüls itou, et ce n’est qu’en 1959 qu’aurait lieu le débarquement de la Nouvelle vague… Casque d’or est en-dehors de ces affrontements entre cinéma de papa et cinéma de copains… Le film se suffit à lui-même, comme un tableau. Peint, ce serait un Renoir, le papa de Jean, du Renoir en noir et blanc…
 
    J’ai vu vingt fois Casque d’or et je ne m’en lasse jamais. On y entre comme on descendrait sur les bords de la Marne, comme on s’attarderait dans les guinguettes de Joinville, de Nogent, buvant sec et frais avec des filles légères et des gars louches mais certains corrects comme Raymond (que joue Raymond Bussières, la quintessence du vieux pote), Raymond qui revoit Manda et l’introduit dans la bande et hop ! c’est le coup de foudre pour Marie, le vrai coup de foudre, celui qui dure toujours, jusqu’à ce que la mort s’en mêle… Ce qu’il y a de bien dans ce film de Becker, c’est que ça ne cause pas trop, on ne fait pas de phrases, les regards suffisent, la lumière se glisse entre les charmilles, la poésie est dans l’image et le regard de Signoret nous achève…
 
    Lorsque, avant que la jalousie ne monte, que les couteaux ne sortent,  « Casque d’or » s’approche de Manda sur la piste de danse du bastringue, on atteint un moment de grâce exceptionnel, un sommet de jeu. Ils vont se mettre à guincher ces deux-là, c’est le destin, et Marie lance alors à Manda cette simple ligne qui est un défi autant qu’une perche (car, habituée aux mauvais garçons, elle veut savoir ce qu’il a dans le ventre), cinq mots inoubliables qui me sont toujours restés en tête (Signoret morte, je me les répétais comme un mantra de deuil) : « Ils savent danser, les charpentiers ? »…
 
    Signoret, Reggiani, Becker, Raymond Bussières, ils sont tous morts au cinéma d’honneur ces artistes, et Casque d’or sera toujours là et nous n’oublierons jamais Le temps des cerises…, la chanson de résistance qui traverse et clôt ce film sublime. Que l’on verra sur TFO le 25 avril à 21heures.
 
Robert Lévesque
 

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