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Plateau-télé

CITIZEN BREEN - par Robert Lévesque

2009-04-30

    Si l'on en croit Orson Welles, le sort de Citizen Kane, avant sa sortie en 1941, se joua sur un chapelet : sans cet objet de culte du bon catholique, la pellicule du chef-d'œuvre aurait été jetée aux flammes. Vous me direz : que vient faire un chapelet dans cette histoire ?
 
    Si Welles dit vrai, ce qui pouvait arriver de temps en temps au cinéaste de F for Fake (Vérités et mensonges, 1973), c'est qu'à l'issue de la projection privée offerte au boss de la censure à Hollywood, le sinistre Joe Breen, ce fonctionnaire qui décidait de ce qui sortait en salles ou de ce que l'on jetait dans le poêle, le jeune Orson (à 26 ans) se leva et, passant devant lui, laissa tomber de sa poche un chapelet puis, le ramassant, il bredouilla un « Oh, excusez-moi ».
 
    Welles savait que Joe Breen, avant d'être un réactionnaire borné, était un fervent catholique irlandais. Avec son astuce (avait-il emprunté ce chapelet, était-ce le sien ?), il ne remit pas que l'objet de culte dans sa poche, mais le Breen aussi. L'affaire était dans le sac. Citizen Kane obtint son visa de sortie pour entrer dans l'histoire du cinéma par la grande porte.
 
    Drôle de bête préhistorique que ce citizen Breen, Joseph Breen. Il laissait passer sans état d'âme les pires scènes de massacres d'Indiens par les Blancs, mais un seul baiser entre un homme et une femme et c'était l'alerte générale, l'attaque aux ciseaux. Chaplin l'apprit quand il lui présenta en 1947 la copie finale de son Monsieur Verdoux. Ce code de droit moral datait d'une autre époque, et Breen le maintenait en lui serrant la vis. Son bureau, le Breen Office, relevait de la Motion Picture Association et de la Decence Legion.
 
    Dans le cas de Citizen Kane, un film sans french kiss ni fesse au vent, c'était autrement politique. Tout Hollywood savait que le jeune metteur en scène (un type qui montait Shakespeare plutôt que des chevaux) s'était employé à portraiturer, sous le nom de Charles Foster Kane, le redoutable magnat de la presse William Randolph Hearst. Celui-ci, lorsque la rumeur du film lui parvint, fit tout pour mettre Welles sur une liste noire définitive qui lui aurait fermé les portes d'Hollywood..
 
    Dans un entretien qu'il accorda à Peter Bogdanovich en 1970, Breen et Hearst morts, Orson Welles se rappelait avoir croisé William Randolph Hearst à cette époque : « Je me suis retrouvé seul avec lui dans un ascenseur à l'hôtel Fairmont, le soir de la première de Kane à San Francisco. Il avait été ami avec mon père, alors je me suis présenté et je lui ai demandé s'il voulait venir à la projection. Il n'a pas répondu. Et comme il descendait, j'ai dit : « Charles Foster Kane aurait accepté, lui ». Pas de réponse. Kane aurait accepté, c'est vrai. C'était son style ».
 
Ce 6 mai à 21 heures sur ARTV, on regarde ce premier film d'Orson Welles, l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma.
 
Robert Lévesque

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