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FROST/NIXON - critique d'Helen Faradji

2009-04-30

NIXON, LES MÉDIAS ET MOI

    Aujourd’hui encore, on a peine à y croire. C’est un peu comme si Patrice L’Écuyer annonçait qu’il allait mener une série d’entrevues-vérité avec Brian Mulroney. Ou qu’Oprah se mettait en tête de confesser George W. Bush. De mars à avril 1977, ce genre d’impossible a pourtant eu lieu. David Frost, un animateur de talk-show britannique bravait en effet le suicide professionnel pour interviewer, pendant 4 émissions de 2 heures, l’ancien président récemment destitué, Richard Nixon. Au début, l’ordre logique des choses est respecté et Frost se fait manger tout cru par l’animal politique. Mais lors de la 4e entrevue, les forces s’inversent. Les records d’audience explosent. Et le monde ne sera plus jamais tout à fait le même.

    Pour un cinéaste, le sujet est en or : l’affrontement, la tension, le débat aux occurrences quasi-sportives, tout y est. C’est pourtant au théâtre que Frost/Nixon, récit de cette aventure hors-du-commun, a d’abord pris naissance sous la grandiose plume de Peter Morgan (The Queen, The Last King of Scotland) avant qu’il ne l’adapte pour Ron Howard. Et la greffe prend. D’abord, par le transfert des deux acteurs originaux, Frank Langella et Michael Sheen, absolument spectaculaires, donnant à leur face-à-face les allures d’un duel de western particulièrement fascinant. Un tressaillement de sourcil dans le visage de l’un et toute l’arrogance rusée de Tricky Dick se matérialise. Un sourire en coin de l’autre et toute la fragilité de Frost apparaît. Le processus est fascinant. Tout aussi solides, Kevin Bacon, Sam Rockwell ou Oliver Platt assurent l’arrière-garde des deux combattants avec juste ce qu’il faut de machiavélisme et de sincérité mêlés.

    Plus étonnant, c’est aussi grâce à Ron Howard que Frost/Nixon parvient à prendre son ampleur. Étonnant, car, il faut être honnête, d’un cinéaste à la naïveté si affirmée (Da Vinci Code, Cinderella Man, A Beautiful Mind….), on ne s’attendait pas à un si grand film sur l’art de la manipulation. Malgré la musique constante, agaçante, malgré la mise en scène guidée par un seul souci d’efficacité, malgré encore la complaisance émotionnelle, le cinéaste parvient en effet à dépasser son propre – et fondateur – sujet pour laisser subtilement éclore une véritable réflexion sur la notion de pouvoir. Comment le gagner? Comment l’exercer? Jusqu’où faut-il aller? L’un le cherche, l’autre s’y est noyé. Derrière le match, derrière le décorum, l’essentiel, dont la manipulation est l’instrument de choix. Depuis Montesquieu, le débat passionne.

    Mais, et c’est aussi pourquoi il hypnotise, Frost/Nixon y introduit également un nouveau paramètre : celui des médias, et en particulier de la télévision, posant en filigrane de son récit une poignée de savoureuses questions éthiques : peut-on payer une entrevue, a-t-on le droit de mélanger les genres, l’objectivité est-elle possible dans le journalisme? Autant d’interrogations qui n’ont d’ailleurs toujours pas trouvées de réponses… Presque aussi rusé que ses personnages, Ron Howard ne filme pas qu’un événement télévisuel historique, il filme, visiblement ému, la naissance en direct du 4e pouvoir. Par un gros plan, un cadrage, les nouvelles règles de la manipulation s’inventent ce jour-là. D’idéologique, le jeu est devenu médiatique. Et le temps l’aura bel et bien prouvé : Frost-Nixon, ce n’était vraiment pas juste de la télé.


Helen Faradji

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