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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE L'INFLUENCE

2009-04-30

    C’est par la plume de Danny Leigh dans The Guardian que la nouvelle s’est mise à faire son chemin. Commentant la publication par la chaîne Turner Classic Movies d’une liste des 15 films les plus influents (de la planète, de tous les temps, du quartier? La question reste ouverte), le bloggeur y allait de cette pertinente question : qu’est-ce au juste que l’influence? Ou pour le dire autrement, en quoi The Birth of a Nation, Battleship Potemkin, Metropolis, 42nd Street, It happened one night, Snow White and the seven Dwarfs, Gone with the wind, Stagecoach, Citizen Kane, The Bicycle Thief, Rashomon, The Searchers, Breathless, Pyscho et Star Wars, ces heureux élus, sont-ils plus influents que les autres?

    Pour TMC, l’explication tient en quelques mots : « ce ne sont pas nécessairement les films les plus importants, ni ceux qui symbolisent une première dans l’histoire du cinéma, mais ceux qui ont façonné le cinéma et les spectateurs qui les ont vu ». La belle affaire. Le schmilblik n’a pas avancé d’un pouce et bien malin qui pourrait après cela dire exactement ce qu’est un film influent.

    En réalité, en ne distinguant pas grand-chose, la liste de TMC, un bel exemple de ces listes à la noix qui pullulent pour noircir du papier (ça marche aussi sur le net), fait surtout un beau plouf dans l’eau. Mélangeant tout avec allégresse, elle met ainsi dans le même panier percé tous les films influents, qu’ils le soient socialement et esthétiquement. La différence est pourtant énorme. Esthétiquement, on peut considérer comme influents les films qui ont changé la façon de raconter une histoire, ceux qui ont parfait le pur langage cinématographique, ceux qui ont su surprendre en n’ayant pas peur de flirter avec l’expérimental, ceux qui ont su inspirer. En bref, ceux qui n’ont eu de cesse de réinventer la roue et après lesquels le cinéma n’a plus jamais été tout à fait le même. De ce point de vue, les candidats sont alors nombreux et la liste montre vite toutes ses lacunes. D’abord parce qu’elle ose dater l’arrêt de mort de l’inventivité cinématographique en 1977, avec Star Wars, ce qui a le don, vous l’avouerez, de singulièrement agacer. Ensuite, parce qu’elle oublie impunément l’influence des montages spectraux d’un David Lynch, des déconstructions ludiques d’un Tarantino, de l’énergie formelle d’un Scorsese, de la liberté d’un Cassavetes, de la fantaisie d’un Burton, du symbolisme d’un Kubrick, des clairs-obscurs du Cabinet du Dr Caligari, du regard-vérité de Nanook of the North ou de La bataille d’Alger ou du regard-frontal d’Un chien andalou... Cette liste-là est infinie et on s’épuiserait à vouloir en faire le tour…. Car cette influence, esthétique, formelle, visuelle, n’est pas quantifiable, ni mesurable. Elle ne se réduit sûrement pas à une liste de quelques films choisis au petit bonheur la chance. Elle bouge sans cesse, s’enrichit chaque jour d’offrandes de cinéastes toujours plus enclin à s’inventer de nouvelles façons de dire le monde. Ce sont eux qui nous font nous lever le matin, l’envie chevillée au corps de découvrir encore celui qui fera que le cinéma ne sera plus tout à fait le même. Ce sont eux qu’on défendrait contre vents et marées, la plume admirative devant tant de noblesse et d’inconscience.

    L’influence sociale est, elle, plus palpable, plus concrète en quelque sorte. Moins excitante aussi. Ces films-là sont rares. Pour ne pas dire rarissimes. À la frontière des deux influences, on mettrait peut-être Jaws, celui par qui le blockbuster est né, donnant du même coup un nouveau visage vert dollar à l’industrie du cinéma. Mais l’influence sociale est peut-être encore plus directe. En 1988, The Thin Blue Line, un doc d’Errol Morris qui révélait de nouvelles preuves avait ainsi permis la réouverture, puis l’acquittement de Randall Adams, condamné à mort après l’assassinat d’un policier. Pour la petite histoire, Adams poursuivit ensuite Morris pour les droits de la chose, arguant qu’il s’agissait après tout de sa vie et témoignant du même coup d’un sens de la gratitude absolument remarquable. Plus proche de nous, en 2006, le président Jacques Chirac décida d’annuler le gel des pensions versées aux anciens combattants issus des ex-colonies pour les aligner sur celles des combattants de l’Hexagone après avoir pleuré quelques larmes devant Indigènes de Rachid Bouchareb. Après la diffusion des Voleurs d’enfance de Paul Arcand, le Québec au grand complet semblait découvrir les conditions de vie des enfants placés sous le joug de la DPJ. Peu importe leur qualité, ces films-là aussi sont influents. La preuve? On en parle dans les tribunes téléphoniques de la province. Et comme le disait l’immense Daney dont il faut chaque jour lire une page, ça aide au transit, « il y a comme ça des films provisoirement incriticables. Leur succès relève de la sociologie, de la mythologie, de l’étude de marché. Pas de la critique ». Il faut bel et bien se méfier, car à confondre ainsi influence et influence, TMC ne fait pas que donner une liste plus qu’approximative, il dessert aussi celui qu’il croyait honorer : le cinéma.

Bon cinéma

Helen Faradji

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