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BLOGUE D'OBERHAUSEN 2 - par Philippe Gajan

2009-05-03

Ô TEMPS, SUSPENDS TON VOL...

    Un festival, c'est à la fois très court (5 jours) et très long (une centaine de films au compteur à la fin). En ce sens, un festival est une sorte de sas spatio-temporel. En s'extrayant volontairement du réel pour mieux s'y plonger par le biais des œuvres présentées, le festivalier fait un pas de côté en espérant  atteindre un parcelle d'éternité, un arrêt sur image quoi.  En enrayant le cours du temps qui passe, le festival, pour peu qu'il joue son rôle d'entremetteur, permet donc cette mise en perspective préalable à l'exercice critique qui embrasse aussi bien l'œuvre, son apport au monde et soi-même. Mais l'éternité, c'est long, très long et encore plus long si la grâce ne vous tombe pas dessus, la grâce incarnée bien sûr par un film qui va illuminer quelques instants, parfois pour toujours, votre humble existence de voyeur. Et ce, tant qu'à faire, dans la controverse, c'est à dire face à des œuvres qui provoquent de longs échanges enflammés plutôt que le non-événement qu'est par essence le consensus mou, «qualité», il faut le dire, que partagent de trop nombreux films sur nos écrans.

    Donc... Envers et contre tous, j'aime le dernier film de Mara Mattuschka et Chris Haring, Burning Game. J'aime cet érotisme grotesque (ou peut-être ce grotesque érotique), ces cauchemars loufoques, ces dérapages ô combien contrôlés. Dans la même veine que Running Sushi, leur essai précédent, ce nouveau conte chorégraphié du duo autrichien a ce snobisme déjanté, cette apparente superficialité qui ne peut venir que d'une longue pratique réflexive. Or donc, cinq personnes, trois femmes  et deux hommes, pratiquent l'art de la séduction dans un palace, le château des contes de fées bien sûr.  Burning Palace est un jeu, celui de la séduction mais également celui des corps des danseurs/acteurs, instruments/marionnettes dans les mains du chorégraphe démiurge qui met en scène la tension comme la solitude qui hantent ces lieux. Un jeu cruel, parodique dans ce cas, qui repousse autant qu'il séduit à son tour. Car Burning Palace est ludique à n'en pas douter mais s'il n'était que cela on pourrait balayer du revers de la main cet aimable divertissement. Il faut absolument que ce jeu de rôle de par sa précision (des gestes, du placement des corps, des cadres et du rythme) et son ambiguïté (solitude des rapports humains) nous entraîne vers autre chose, un autre chose indicible mais palpable. Pour ma part, c'est chose faite...

    Quant au dernier film de Zia Zhang-ke, Cry me a river, s'il ne peut prétendre à trôner aux côtés de pièces maîtresses comme Still Life ou 24 City, il semble jouer le rôle d'une pause salutaire et bienvenue dans l'œuvre du cinéaste chinois. On reconnaîtra sans peine d'ailleurs la touche du maître, notamment par les thématiques abordées : dans ce cas, quatre étudiants, emblématiques d'une génération née dans les années 1970, se retrouvent, dix ans après avoir terminé leurs études, et évoquent l'échec de leur vies personnelles. Cinéaste majeur de la transition, à nul autre pareil, Zia Zhang-ke filme la vanité du temps qui passe et la vacuité des changements apparents. Ici, une scène sur une barque portée par une rivière qui sépare le village en deux, semble contenir tout cela. C'est magnifique, un peu magique. Le film fait 20 minutes, il paraît n'en durer qu'une poignée de secondes, car à n'en pas douter, ce cinéaste, un des plus grands, sait suspendre le temps pour mieux le retrouver.

Philippe Gajan

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