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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

MEMOS À QUÉBEC-WOOD

2009-05-07

    L’exercice est franchement divertissant. Libérateur aussi. Manohla Dargis et A.O. Scott, éminents critiques sévissant dans les pages du New York Times en ont eu assez. Assez de la pauvreté des scénarios, des acteurs aux muscles saillants, des actrices au visage lisse, des mise en scène de parc d’attractions…en bref des mauvais films. Pour évacuer le ras-le-bol et ne pas tourner pisse-vinaigre, les deux acolytes ont donc décidé de prendre les choses en main et d’écrire directement quelques mémos aux principaux responsables de l’état catastrophique de l’industrie yankee, étant, comme ils le disent, « totalement confiants d’être parfaitement ignorés ».  

    Pour nous prendre au jeu du crachat de venin, nous leur empruntons quelques-uns de leurs interlocuteurs pour dresser nous aussi notre cahier de doléances.

À : L’internet
    À quelques jours de la probable adoption de la loi Hadopi en France qui promet de réglementer la circulation des œuvres sur le net et de taper sur les doigts des méchants contrevenants, le débat reste toujours aussi insolvable : la culture doit-elle, ou non, devenir libre d’accès sur le net? Certes, sur le principe, ce serait magnifique, tout le monde ferait ce qu’il voudrait et on danserait tous en rond en se tenant par la main et en lançant des fleurs par poignée. Dans les faits, il est tout de même difficile de soutenir 1) la diffusion de films sur internet lorsque de magnifiques et beaux écrans sont tout disponibles pour les mettre en valeur, 2) le fait d’ôter encore un peu plus le pain de la bouche des créateurs à la laine déjà pas mal tondue et 3) l’idée que le net est une grande bibliothèque virtuelle qui permet l’accès à des œuvres non disponibles ailleurs, parce qu’honnêtement, on aimerait bien pouvoir comparer les nombres de téléchargements de Wolverine à ceux du premier court-métrage de Belà Tarr…

Aux : Producteurs aux poches pleines
    Du plus profond de notre cœur, arrêtez. Arrêtez de penser que parce que ça existe ailleurs sous une autre forme, ça va forcément donner un bon film. Laissez les séries télé, la chick lit et les héros chantants tranquilles. Arrêtez de croire qu’un biopic va donner des mythes au Québec, ça ne marche pas non plus aux États-Unis. Arrêtez de vendre le Québec aux étrangers en nous montrant pour la 5 000 000ème fois à quel point il fait froid ici. Arrêtez de parler de succès d’un film en brandissant vos chiffres de box-office. Arrêtez de vous satisfaire du strict minimum. Arrêtez le cynisme.

Aux : scénaristes.
    Bien sûr, le métier de scénariste est dur. La solitude devant l’écran, l’inspiration qui va, qui vient... Mais de grâce, sortez. Prenez l’air, rencontrez de vraies personnes. Et rendez-vous compte que les plus attachants sont ceux qui ont plus d’un seul trait de caractère. N’ayez pas peur, nous sommes capables de comprendre les contradictions psychologiques, les humains en plusieurs dimensions. Faites-nous confiance.

Aux : cinéastes
    Oui, le cinéma est un art magnifique. Oui, un plan-séquence bien fait peut arracher une larme d’émotion. Mais le beau pour le beau, on en a fait le tour, non? Faire un film, c’est aussi vouloir prendre la parole. Essayez de ne pas oublier que la plupart payent pour venir écouter ce que vous avez à dire. Votre parole (pas votre nombril, votre parole) est précieuse, ne la galvaudez pas.

À : ceux qui peuvent faire en sorte que ça arrive
    Plus de François Papineau sur nos écrans, s’il vous plaît. Plus de nouvelles têtes aussi. Michel Côté, Rémy Girard et Luc Picard peuvent prendre quelques vacances bien méritées.

À l’Académie des Jutra
Merci de faire une place dans vos catégories à un prix de la critique. De nombreuses injustices seraient probablement réparées.

Aux : Médias audio-visuels
Quelques critiques, une table, des invités et des bandes-annonces, ça ne coûte quand même pas si cher en frais de production…

Aux : Critiques
Assommez une bonne fois pour toutes le fonctionnaire de la pensée qui sommeille en vous. Gueulez, râlez, enthousiasmez-vous. Fichez-vous bien de ne pas vous faire d’amis. Refusez les idées toutes faites, contre-foutez vous des opinions dominantes, faites des pieds de nez au conformisme. Au besoin, ne lisez pas vos collègues. Et tous les matins, récitez ce mantra : cinéma, je ne te trahirai pas.

Au : public
Bon Dieu, allez au cinéma. Les salles sont à vous, elles sont faites pour vous, peuplées de films qui n’attendent que d’être vus. On a le cinéma que l’on mérite alors prenez le vôtre à cœur.

À : tous
Bon cinéma

En bonbon, ce mémo signé A.O. Scott
À: Steven Spielberg, Martin Scorsese
Pensez petit à nouveau! Votre copain Francis Ford Coppola a fait ses derniers films sans grand déploiement en Roumanie et en Argentine. Brian De Palma a tourné Redacted en vidéo avec des acteurs inconnus. Vous avez la chance de pouvoir faire ce que vous voulez et vous avez certainement gagné le droit d’avoir des ambitions. Mais il est triste de penser que les jours de vos petits films, fauchés et personnels, sont derrière vous. Ou peut-être pas. Peut-être pourriez-vous trouver un ou deux décors. Travailler avec la lumière naturelle, une équipe réduite et des acteurs méconnus. Soyez fous. Juste pour le souvenir du bon vieux temps.

Helen Faradji

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Vos réactions (3)

  1. Merveilleux! Je t'en propose un autre: Aux empires médiatiques: Arrêtez de propager la même petite nouvelle, dite de la même façon, avec les mêmes mots à la virgule près dans TOUS les médias qui vous appartiennent (internet, télé, radio, presse...). Et sachez bien que cette nouvelle est le plus souvent bien insignifiante en regard à la quantité d'efforts qu'il aura fallu pour la publiciser. Si vous avez banni le mot diversité de votre dictionnaire, pensez à ceux pour qui ce n'est pas encore le cas.

    par Charles-Henri, le 2009-05-07 à 18h30.
  2. On devrait inviter Helen à lire ce texte aux prochains Jutra, avec caméra dans la salle. De quoi savourer encore et encore!

    par Philémon, le 2009-05-12 à 10h40.
  3. à Guy A. et tout le monde en parle : cessez d'être aussi complaisant, retrouve ton petit côté acide de rock et belles oreilles, c'est pas en s'flattant la bedaine qu'on va s'améliorer. On veut des débats et des dialogues, pas juste un échange de paroles doucereuse. Ça fait du bien de s'écorcher gentiment des fois.

    par emmanuel martin-jean, le 2009-05-12 à 10h57.

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