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BLOGUE D'OBERHAUSEN 3 - par Philippe Gajan

2009-05-08

MATSUMOTO COMME PLAT DE RÉSISTANCE

    Oberhausen est reconnu pour ses rétrospectives, les « profiles », fruits d'un travail remarquable. Cette année, celle de Matsumoto Toshio était particulièrement courue. Une salle pleine pour chacun des trois programmes qui lui étaient consacrés, trois programmes pour découvrir une œuvre majeure au Japon, considérée comme essentielle pour comprendre l'évolution à la fois du cinéma dans ce pays et de son rapport à sa société. Matsumoto, l'un des plus importants des cinéastes d'avant-garde japonais, est responsable d'une œuvre qui s'étale sur près de 40 ans (de 1955 jusqu'au début des années 1990), une œuvre multiforme qui a profondément influencée ses contemporains au Japon, mais également quelqu'un comme Kubrick (A Clorkwork Orange doit beaucoup à Funeral Parade of Roses, premier long métrage de Matsumoto en 1969).

    Matsumoto sera donc le témoin privilégié, parfois volontaire parfois à son corps défendant (il ne prétend pas faire œuvre politique) des transformations rapides d'une société en mutation profonde. De l'après-guerre et du traité de paix imposé par les américains (AMPO) et dénoncé par une jeunesse qui se radicalise progressivement jusqu'à l'occidentalisation des années soixante et l'éclatement  des années soixante-dix, le Japon rejoint la modernité à marche forcée. Le cinéma de ce pays est exsangue au sortir de la guerre, sans structure de productions, sans modèles. Ce sont des cinéastes comme Matsumoto, d'abord en réalisant des films corporatifs (Ginrin, son premier film en coréalisation – traduction: Bicyclette de rêves – en 1955 est une commande de l'industrie de la bicyclette), puis des documentaires, qui vont peu à peu tracer la voix du cinéma d'après-guerre tant en terme esthétiques que de production.

    Matsumoto sera donc plus qu'un témoin, il sera par ses expérimentations formelles tant dans le domaine du documentaire (Nishijin en 1961, superbe documentaire sur la fabrication des kimonos mais également document remarquable sur l'échec du premier mouvement anti-AMPO et les contradictions de la modernité) que dans l'essai plus formel (For My Crushed Life en 1968 est un triptyque ou plus exactement la superposition d'une image 16mm sur deux images parallèles qui se veut de l'aveu du cinéaste l'unique façon de documenter adéquatement les changements multiples de son monde), l'un des protagonistes les plus remarqués de ces transformations. Son travail formel en vidéo notamment, contemporain de celui des Vasulka est saisissant et constituera  une grande partie de la dernière partie de son œuvre (voir par exemple White Hole en 1979).

    C'est déjà fini pour Oberhausen donc... Le palmarès met en lumière plus particulièrement deux très beaux films en apparence fort différents. Bernadette de Duncan Campbell est la biographie de Bernadette Devlin, jeune activiste Nord irlandaise entrée en 1969 à 21 ans au parlement. Ce destin nous est présenté essentiellement à l'aide d'image d'archives et s'attache plus particulièrement à la période qui suit immédiatement le Bloody Sunday (1972). Brillant jusque là, le film semble alors marquer le pas et la voix de Devlin, peu à peu, s'impose, « portée » par un écran blanc. Cette dernière partie, plus énigmatique, orchestre la disparition de celle qui à 25 ans fut le symbole de cette lutte et qui en restât profondément marquée. Dès lors, on comprend que le cinéaste en déployant deux lignes de temps, le temps de l'évènement et celui qui nous en sépare inexorablement, pointait ainsi toutes les causes, la possibilité d'une vie après et le danger de la dissolution du moi. Le film a une puissance d'évocation universelle, sensible et vaste à la fois.

    Quand à A Letter to Uncle Boonmee d'Apichatpong Weerasethakul, si le cadre (la jungle thaïlandaise, bien sûr) et l'esthétique sont forcément différentes du film précédent, la puissance d'évocation, elle, n'en est pas moins forte. Sur les traces, non pas finalement de l'Oncle Boonmee, mais de ses réincarnations successives, le cinéaste hante tel un fantôme un village déserté par ses habitants qui ont fui la répression militaire. Eux-mêmes, au même titre que l'Oncle, ne sont plus que des fantômes, victime d'une guerre qui était à peine la leur. Comme d'habitude dans le cinéma d'Apichatpong Weerasethakul, le politique plane sur le film, il s'insinue, menaçant à chaque instant de troubler l'ordre immémorial. Seuls les fantômes échappent à son avidité et le cinéaste, touché par la grâce, est l'un d'entre eux.

    Signalons enfin le dernier film de Robert Frank, True Story. Quel plaisir d'entendre sa voix comme surgie de derrière l'écran !

Philippe Gajan

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