Format maximum

Plateau-télé

L'ENCLOS - par Robert Lévesque

2009-05-14

CORRAL NAZI

    Sur la perversité ancrée au centre (on n’ose écrire au cœur) de la machination nazie, je ne connais pas de film aussi simple et cependant magistral que L’enclos d’Armand Gatti, un film rare, terrible, méconnu, un film plus qu’exceptionnel, un véritable travail de maître que l’on doit à ce grand homme de gauche dont la carrière s’est faite presque exclusivement au théâtre dans la lignée politique de ses maîtres allemands Piscator (1893-1966) et Brecht (1898-1956). Il faut voir ce film sur la monstruosité nazie qui tient sa force dans l’abandon même des clichés du genre. Il est diffusé ce 14 mai, à 21 heures sur TFO.
 
    C’est un film qui fut tourné en 1960, en noir et blanc, sur un scénario de Gatti et de Pierre Joffroy. Il dure 115 minutes. C’était une co-production franco-yougoslave du temps de la Yougoslavie du maréchal Tito.
 
    Sans qu’il soit identifié, nous sommes dans un camp de concentration. Un prisonnier politique allemand est condamné à mort. Désoeuvrement ? Divertissement ? Déshumanisation ? Le commandant du camp décide de l’enfermer dans un cachot pour une nuit avec un « déporté », un Juif, leur promettant que celui qui tuera l’autre aura la vie sauve… Jeu ? Vice ? Dépravation ? Machiavélisme de cauchemar ? Les deux hommes, Karl et David, vont entrer de force dans (l’enclos) leur nuit.
 
    Ils vont parler, s’expliquer, presque se comprendre. Mais la méfiance empoisonne les heures. Et Karl va réussir à s’évader. Tout cela est-il mis en scène parfaitement ? Les SS (qu’on voit peu) déposent dans l’enclos, avant l’aube, le cadavre méconnaissable d’un détenu. Avec le jour qui se lève, on accuse le Juif d’avoir tué un Allemand et on le conduira vers la chambre à gaz…
 
    Dans sa sobriété et son intensité, ce film envoûte et bouleverse. Il est défendu par deux acteurs dont le métier, dans ces circonstances, s’apparente à un sacerdoce. Ce sont des officiants de l’humanité, broyés par des célébrants de la mort. Ce film est si fort que, par un étrange paradoxe, une honte peut-être, la cinéphilie l’a rangé une fois pour toutes au rayon des archives, et que Gatti (qui vit encore, à 84 ans) n’a pas insisté, retournant au théâtre, créant une œuvre scénique dans laquelle son seul intérêt aura été de donner, à ceux qui n’en ont pas (prisonniers, chômeurs, sans abris), la parole…
 
    Karl est joué par Hans-Christian Blech, mort en 1993, qui a par la suite joué dans deux films de Wenders (La lettre écarlate et Faux mouvement). David, c’est Jean Negroni, l’admirable Negroni, l’ami de Camus, né à Constantine, mort à l’Île-Rousse en 2005, Negroni qui a été de la troupe de Vilar dès le premier été d’Avignon en 1947, camarade de scène de Gérard Philipe, une « voix », ce Negroni, qui traverse ce film en redonnant une dignité à l’idée idéale que l’on aurait de l’homme, Negroni qui a été de la création des Bâtisseurs d’empire de Boris Vian en 1959, l’année avant L’enclos, et qui incarna la figure de Goebbels dans la création française du Arturo Ui de Brecht au TNP, dans les belles années Vilar…

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.