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EN DIRECT DE CANNES 4 - par Jacques Kermabon

2009-05-18

CA DÉZINGUE SUR LA CROISETTE

    Je n'arrive plus à compter les morts. Je devrais même dire les assassinés. Lame de rasoir ou autre arme blanche bien tranchante, armes à feu, ça saigne, ça gicle sur La Croisette et bien sûr, car tout cela reste éprouvant, ça vomit aussi pas mal. Ayant fait provisoirement l'impasse sur Ceci est mon sang, de Park Chan-wook, cela a commencé pour moi avec Kinatay. On retrouve dans la première partie du film cet art qu'a Brillante Mendoza de restituer le grouillement ininterrompu, la polyphonie urbaine de Manille. Mais, ce qui s'annonçait comme un moment de bonheur - mariage, vie familiale - sombre dans le drame quand le jeune étudiant de criminologie accepte, pour gagner quelques sous, de participer à une mission aux côtés d'un groupe de malfrats. Certes, la femme victime des outrages de la bande est une, mais la durée des sévices et le sort qui finalement lui échoit joue comme un effet démultiplicateur. Drôle d'apprentissage pour un étudiant en criminalité.

    La formation dont bénéficie le héros de Jacques Audiard (Un prophète), est plus logique. Condamné à six ans de prison, le jeune Malik se retrouve plongé dans un monde qui a ses lois, ses clans. Analphabète, il profitera de sa détention pour parfaire son éducation et met son intelligence au service d'une rapide montée en grade dans le grand banditisme. On reste rivé à l'écran, le ventre noué par une tension qui ne se relâche jamais, saisi par une spirale sociale qui mène du crime au crime sans espoir de retour.

    Les quelques meurtres particulièrement éprouvants dont nous sommes gratifiés chez Audiard ne constituent qu'une mise en bouche. Dans Vengeance, ça dézingue à tout va. Johnnie To avait imaginé Alain Delon dans le rôle de Costello, hommage à Jean-Pierre Melville, un Français débarquant à Hong Kong pour venger sa fille dont la famille tranquille a été promptement zigouillée par un trio de tueurs. Personne n'ignore plus que c'est Johnny Hallyday qui prête ses traits émaciés et son laconisme à cet ancien tueur à gages rangé des affaires.  Loin du réalisme saisissant d'Audiard, Johnnie To, selon des enjeux plus plastiques, chorégraphiques voir pyrotechniques, multiplie les morceaux de bravoure selon un crescendo savamment pimenté de nombreuses touches d'humour. Le chef des méchants est facilement reconnaissable, on le voit toujours en train de manger entouré de ses gardes de corps impavides. Il comprend que sa petite amie le trompe avec un de ses sbires, il les fait occire. Les tueurs qu'il envoie ensuite, de plus en plus nombreux, pour se débarrasser du Français, sont tout aussi repérables avec - car il pleut beaucoup - leurs cirés à capuche noirs. On peut ainsi se laisser aller à la contemplation de la mise en scène très stylée de Johnnie To, ses couleurs, ses raccords vifs, ses ralentis sans trop se poser de questions.

    On aura remarqué que toutes ces prestations viriles ne laissent guère de place aux femmes hormis quelques mamans et quelques putains, touches de couleur glamour au milieu des complets noirs lors de la montée des marches. Cela ne s'arrange pas vraiment avec Polytechnique, de Denis Villeneuve (Quinzaine des réalisateurs) puisque, dans cette adaptation de la tuerie survenue à l'école polytechnique de Montréal en 1989, s'il y a des femmes, elles y sont comme les victimes privilégiées d'un tueur qui motive son geste par sa haine du féminisme. Certes, par rapport au drame de Columbine, le Québec avait dix ans d'avance, mais, en termes cinématographiques, Gus Van Sant a largement préempté la mise en forme de l'événement et on peine à évaluer l'intérêt de ce nouvel opus de Denis Villeneuve. Et là encore, bien évidemment, ça tire et ça saigne.

    Ce matin, je croise un ami au petit déjeuner. On papote. Il était pressé, il allait voir un film à la Quinzaine, J'ai tué ma mère. Sans même savoir de quoi il retournait... j'ai dit pouce.  Pour souffler un peu, j'aurais peut-être dû aller revoir Les vacances de Monsieur Hulot bien que je connaisse le chef d'œuvre de Jacques Tati par cœur. La copie restaurée par la Cinémathèque française est paraît-il somptueuse.

La phrase du jour :
"Tu viens, on va se faire sucer et je t'emmène à l'aéroport. - ça te gêne pas si je reste un peu à la plage?"  De mémoire, extrait du dialogue de Un prophète, de Jacques Audiard

Jacques Kermabon

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