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IL DIVO - critique de Marcel Jean

2009-05-21

NOSFERATU AU PARLEMENT

    Paolo Sorrentino est d’une certaine manière la découverte de Thierry Frémaux, le délégué général du festival de Cannes, qui a programmé trois des quatre premiers longs métrages du cinéaste napolitain en compétition: Les conséquences de l’amour en 2004, L’ami de la famille en 2006 et Il divo en 2008. D’un côté, on se dit que le privilège est bien grand pour le jeune franc-tireur italien (il n’a pas encore 40 ans), de l’autre, on comprend Frémaux d’avoir voulu soutenir une démarche  à la fois spectaculaire et controversée, située quelque part entre Quentin Tarantino et Ken Russell  et qui contribue par son dynamisme échevelé à sortir le cinéma italien de la crise berlusconienne. Le Prix du jury du festival de Cannes remporté par Il divo l’an dernier vient en quelque sorte consacrer Sorrentino et cautionner le flair du délégué général. Tout le monde est content!

    Mais qu’en est-il du film? Il divo, ironiquement sous-titrée « la vie spectaculaire de Giulio Andreotti »,  est une œuvre baroque, une grosse portion de cinéma impur qui serait comme une sorte d’opéra rock politique construit autour de la figure d’un Nosferatu moderne gratifié de l’humour pince sans rire de João César Monteiro. Au cœur de l’histoire, le personnage d’Andreotti, inoxydable figure légendaire du parti démocrate chrétien italien,  21 fois ministre depuis 1954, sept fois président du conseil entre 1972 et 1992 puis nommé sénateur à vie. Accusé de meurtre et de liens avec la mafia, condamné puis relaxé sous divers prétextes, soupçonné d’avoir froidement laissé Aldo Moro être assassiné par les Brigades rouges, l’homme a longé les murs et promené sa gueule d’enterrement pendant un demi-siècle de politique italienne, s’attirant de nombreux sobriquets : le Bossu, le Pape noir, le Sphinx, etc.  Il a aujourd’hui 90 ans. Dans Il divo, c’est Toni Servillo, 48 ans au moment du tournage et acteur fétiche du cinéaste, qui a le redoutable honneur d’incarner Andreotti. .. et il s’en tire admirablement, comme Max Schreck le faisait dans le rôle du vampire de Murnau. Rigide et glacial, Servillo fait de son personnage un panaché de terreur et de séduction.

    À l’heure où les biopics se multiplient, il importe de préciser qu’Il divo n’est pas une biographie comme les autres. Sorrentino en effet s’autorise toutes les audaces, toutes les licences, se livrant à un exercice de mise en scène boursouflé qui lui permet, par exemple, de filmer au ralenti et avec force musique l’arrivée de ministres au siège du gouvernement. L’artifice rappelle la marche des malfrats dans Reservoir Dogs. Sorrentino multiplie ainsi les effets de style tout au long du film, donnant une étonnante vivacité à un thème qui aurait pu sombrer dans l’austérité. Ce faisant, il opacifie toutefois un récit déjà complexe, ce qui fait en sorte qu’Il divo se présente comme un récit brouillon et confus qu’on peine à démêler. Bien malin (et surtout féru de politique italienne) celui qui réussira à mettre de l’ordre dans tout ça. On saisit le sens général, bien sûr, le brio de Servillo et la tonitruance de Sorrentino maintiennent l’intérêt, mais de nombreux détails nous échappent. « C’est l’Histoire qui est brouillon! », pourrait plaider le cinéaste en reprenant les mots de Youssef Chahine prononcés lors de la sortie d’Adieu Bonaparte.

    Si on n’accueille pas sans réserve le style coup de poing de Sorrentino, on est tout de même forcé de lui reconnaître un sacré tempérament. Plus proche de Stephen Hopkins (The Life and Death of Peter Sellers) que du Nanni Moretti du Caïman (cet autre portrait d’un politicien italien), plus proche d’Oliver Stone que de Francesco Rosi, Paolo Sorrentino est déjà une figure majeure dans le cinéma italien contemporain. Une sorte de force incontrôlable, délinquante et tonifiante.

Marcel Jean

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