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EN DIRECT DE CANNES 8 - par Jacques Kermabon

2009-05-22

L'AUTOROUTE ET LES HERBES FOLLES

    À quoi pensiez-vous Monsieur Resnais derrière vos lunettes fumées quand vous êtes entré dans la salle Lumière sous les applaudissements ? La standing ovation - comme on dit en français - semblait ne devoir plus s'arrêter. Vous a-t-on raconté que nous avions commencé à applaudir quand vous êtes apparu sur l'écran qui retransmet en direct la montée des marches. Douce schizophrénie. Nous sommes dans la salle et regardons un événement qui se déroule dehors, juste derrière nous. On repère la présence de telle ou telle vedette, on commente les robes, on jauge les décolletés, l'âge ou la bonne santé apparente des célébrités qui foulent le tapis rouge. Le rituel, millimétré, veut que ce soit l'équipe du film présenté qui monte les marches en dernier. Voilà André Dussolier. Il signe des autographes. Sabine Azéma aussi. D'autres arrivent, ils s'embrassent. Ils sont un peu en avance. Attendent-ils le réalisateur? L'heure passe, ils commencent à avancer du même pas, posent pour la haie des photographes, celle de droite puis celle de gauche. C'est quand vous êtes apparu, déjà arrivé en haut des marches que les premiers applaudissements ont fusé. On imagine bien que ce tour de passe passe avait été choisi pour épargner à votre corps fatigué l'exhibition de la montée des marches, mais votre large sourire et votre façon de tendre les bras vers l'équipe du film donnait à cette mise en scène le ton d'une farce bon enfant.

    Je ne sais pas à quoi vous pensiez Monsieur Resnais. Moi, je songeais à Hiroshima, à Marienbad, à Muriel, à Providence, à Mon oncle d'Amérique, à On connaît la chanson. Est-on plus libre après avoir signé tant de chef d'œuvres ou a-t-on encore la peur de décevoir? Il est probable que la question ne se pose pas en ces termes, que vous êtes surtout occupé par votre projet suivant auquel vous a arraché cet intermède cannois. Et si, encore une fois vous nous avez surpris, cela tient à votre curiosité, à votre désir d'explorer encore et encore de nouvelles hypothèses. Après vos Herbes folles, les autres films paraissent bien sages. En suivant les voies bien balisées du réalisme psychologique à la française, Xavier Gianolli (À l'origine) ne donne pas le sentiment d'apporter beaucoup plus qu'un article de journal qui relaterait l'histoire vraie de ce petit escroc qui fit construire une parcelle d'autoroute au nez et à la barbe des autorités. Quelques vedettes (François Cluzet, Emmanuelle Devos, Gérard Depardieu) au milieu d'acteurs qui sonnent vrais et de gens du cru, une histoire d'amour, une fin "à l'américaine" et le tour est joué.  Et deux heures quarante pour raconter cela! "Ce n'est tout de même pas Autant en emporte le vent!" pestait un confrère critique.

    À côté de cette histoire d'autoroute, Les Herbes folles procure le sentiment jubilatoire et inquiétant de nous perdre dans un enchevêtrement de mille et un sentiers. Les données psychologiques ne tiennent pas les clés de cette histoire, elles font juste parti des énigmes qui nous effleurent dans cette histoire faussement banale qui joue avec le hasard, s'adresse directement à nos inconscients, aux attentes incongrues que l'enchaînement des événements fait naître. Resnais nous rappelle qu'une des outils d'expression du cinéma s'appelle le montage là où d'autres semblent l'avoir oublié.

    Aujourd'hui je rattrape le Haneke (Le ruban blanc), mais cours d'abord découvrir The Time that Remains, d'Elia Suleiman. Bien qu'à propos de ce dernier, je je sache déjà à quoi m'en tenir. "Film raté" m'a soufflé un collègue, le "chef d'œuvre du festival" m'a avancé un autre.

Je vous tiens au courant.

Jacques Kermabon

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