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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

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2009-05-28

    Avant de commencer, une petite réclamation : mesdames et messieurs les dirigeants du Festival de Cannes, de grâce instituez dans vos règlements une interdiction d'ajouter au palmarès des prix spéciaux, exceptionnels ou répondant à d'autres doux noms insensés. Déjà, l'année dernière, le geste avait agacé. Bien conscient de l'offense, Clint Eastwood avait d'ailleurs boudé avec raison la cérémonie. Cette année, maître Resnais a eu beau prendre la chose avec la malice d'un gamin que rien ne semble cesser d'enchanter, le verdict est le même : ces prix, maigres offrandes de consolation remis pour pallier à un manque de courage décisionnel, sont humiliants. Pire, ils sont consensuels. Une façon de ne pas reconnaître sa valeur à un film et de se cacher derrière le paravent de la réputation. Et Alain Resnais méritait certainement mieux que ça.

    Ceci étant évacué, passons aux choses beaucoup moins sérieuses. À moins d'un long séjour dans l'espace, vous ne pouvez pas ne pas avoir eu vent de la saga Millenium. Saga puisqu'initialement parue en 2005, en Suède, la trilogie composée par l'écrivain Stieg Larsson a depuis connu presque autant de rebondissements que ceux révélés dans sa fiction. Vente de 2 millions d'exemplaires en ses terres natales, organisation d'un Millenium Tour à Stockholm, traduction en France d'abord, puis dans toutes les langues inimaginables, et total record de 20 millions des célèbres bouquins à la couverture noir et rouge vendus à travers le monde. Autour du best-seller, une véritable mythologie aussi : l'auteur étant décédé d'une crise cardiaque en 2004 ne récoltera jamais les dividendes de son succès, celles-ci ayant atterri entre les mains rapaces de ses frères et sœurs, laissant sa concubine et collaboratrice sur le carreau (pour se venger, celle-ci alimente depuis le suspense en prétendant détenir le manuscrit du 4e volet des aventures du journaliste Mikael Blomkvist et de la hackeuse Lisbeth Salander).

    Et voilà tout naturellement l'adaptation du premier tome de ces aventures, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, qui débarque. Tout naturellement? Oui. Car songez-y un instant : quel best-seller aujourd'hui ne connaît pas son double quasi-immédiat sur grand écran? Quel page-turner ne se voit pas transfiguré sur pellicule en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « et le coupable est… » et devenir ainsi un objet à la valeur plus ou moins égale à n'importe quelle babiole en plastique destinée à prendre la poussière sur l'étagère de fans comblés? Da Vinci Code, The Lovely Bones, Le parfum, The Devil Wears Prada, Ensemble, c'est tout, 99 Francs… La liste s'allonge et s'allonge encore au point même qu'on pourrait aujourd'hui la croire devenue règle. Un bouquin - bon ou non, cela n'a plus aucune importance - a du succès, et paf, c'est automatique, entre 6 mois et 1 an plus tard, maudits chanceux que nous sommes, il sera sur nos écrans. Millenium lui non plus n'a pas échappé à la règle et voilà la minuscule presqu'île d'Hedeby, théâtre d'une étrange disparition il y a de nombreuses années, condamnée à exister ailleurs que dans nos fertiles imaginations.

    En soi, l'adaptation est un geste de création fascinant. Une transposition d'un artiste à l'autre, les imaginaires se confrontant pour créer une forme hybride et originale. Dans les faits, rares sont tout de même les cas d'adaptations réussies. Rares sont les Cyrano de Bergerac, les Revolutionary Road, les Entre les murs…Car il faut bien se l'avouer, la plupart du temps, les films sont conçus non pas comme une réinterprétation motivée par de nobles désirs artistiques mais comme un maillon de plus dans la grande chaîne des produits dérivés. Regardez-les bien, ces adaptations de best-seller. N'y sentez vous pas le travail vite fait, plus ou moins bien fait, guidé par le seul souhait de ne pas voir la ferveur autour du livre retomber? Ni voyez-vous ce cynisme et ce mépris pour la qualité déborder de chaque plan? Le public est déjà captif, pourquoi se forcer…

    Malheureusement, Millenium obéit aussi à moitié à cette logique du produit dérivé de luxe. D'abord parce que le film de Niels Arden Oplev aurait bien pu être réalisé par n'importe qui, on y verrait pas une grande différence. Ensuite parce qu'à force de coller à chaque ligne écrite par Larsson à la virgule près, le film étouffe sous ses gardes-fous. Enfin, parce qu'à l'exception d'une seule copie sous-titrée, le film sera ici présentée dans une version doublée complètement bâclée faisant ressembler le tout à un mauvais épisode de série télé allemande des années 80. On le regrettera d'autant plus ardemment qu'évoluant dans les superbes paysages suédois, les acteurs Michael Nyqvist et Noomi Rapace restent la seule  et vraie bonne surprise de ce polar efficace, mais sans âme. Comme un produit dérivé

Bon cinéma

Helen Faradji

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