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SI C’EST DIMANCHE C’EST TRUFFAUT - par Robert Lévesque

2009-06-04

    En 1951, alors qu’il a 19 ans, François Truffaut a la gueule rude et grave de Jean Genet ; c’est frappant, cette ressemblance, sur la photo prise cette année-là par on ne sait qui (no. 25 dans le premier bloc d’illustrations inséré dans la biographie signée Toubiana et de Baecque chez Gallimard, outil essentiel aux truffaumanes). Il vit alors ses 400 coups, entrées illégales dans les cinoches de quartiers, fugues, petits recels, arrestations, nuits au commissariat ; il n’a pas encore le patronage, que dis-je, la « paternité» d’André Bazin qui l’hébergera et se fera un sang d’encre pour le fugueur à compter de février 1952, à Bry-sur-Marne.
 
    Étonnant gamin, ado vif, Antoine Doinel alors, puis jeune homme qui a trouvé et trouvera d’instinct ses pères (autant Genet que Cocteau, Langlois que Hitchcock, tant d’autres sauf le vrai…) et ses repères ; il est sûr de lui quant à ce qui l’intéresse, de façon innée pourrait-on dire, le CINÉMA. Il vole pour y aller, ou y entre sans payer, il déteste les croûtes de « qualité française », prend la défense des films de Sacha Guitry, il a lu Balzac et Proust et copine avec ceux qui, comme lui, feront le cinéma de bientôt, Rivette et cie… Il n’épargne pas les meilleurs du « cinéma de papa », il se rit de Clouzot qui, avec Les Espions, écrira-t-il, « a fait Kafka dans sa culotte ». Bref, avec une plume alerte, il est critique aux Cahiers du cinéma que l’on vient de fonder cette année-là, en avril 1951.
 
    Quatre mois plus tôt, le jeune orphelin avait écrit une lettre à cet autre orphelin, ce Jean Genet au passé glorieux de bagnard entré par effraction en littérature (les années 1942 à 1947 que sanctifiera Sartre) et dont il a lu le Journal du voleur, recopiant des passages. Il lui souhaite un bon anniversaire pour ses 40 ans. Il va le voir à l’hôtel Terrass, dans le XVIIIème, une chambre minable, Genet souffre de calcul biliaire, il est sans le sou et suicidaire. L’écrivain (l’un des plus grands du XXe siècle) va écrire ceci sur la page de garde du Journal d’un voleur qu’il remet au jeune intrus : « Mon cher François, n’en soyez pas blessé, mais quand je vous ai vu entrer dans ma chambre, j’ai cru me  voir – presque d’une façon hallucinante – quand j’avais 19 ans. J’espère que vous garderez longtemps cette gravité du regard et cette façon simple et un peu malheureuse de vous exprimer. Vous pouvez compter sur moi ».
 
    La gravité du regard, oui, le rien de malheureux, certes, Truffaut les gardera. Il fera son cinéma. Une œuvre bien à lui. Mais qui s’éloignera, de film en film, de cette identification première à Genet qui ne pouvait pas être son père, qui aurait été sa perte s’il en était devenu le fils, personne ne pouvant se réclamer du « traître », du « voyou » qu’était génialement Genet. Seule parenté Genet-Truffaut, l’œuvre de celui-ci ne pouvait que trahir à son tour celle, tant admirée, de l’auteur du Condamné à mort.
 
    If it’s Sunday, it’s Truffaut ? TFO présente à chacun des 11 prochains dimanches, à 21 heures, autant de films du cinéaste disparu en 1984. Ça débute le 7 juin avec le film fondateur : Les 400 coups ou le vol d’une machine à écrire, scène primitive du critique, du scénariste ; il y aura Tirez sur le pianiste, le jupon série B du noir américain qui dépasse et Bobby Lapointe chante « Avanie et Framboise… » ; évidemment Jules et Jim, ou comment faire un chef-d’oeuvre d’un roman de gare en faisant chanter du Bassiak par la tourbillonnante Jeanne Moreau ; La peau douce, ou de l’amour à trois (qui a fini mal, on a vu) à l’adultère (qui finit aussi mal), ce film tourné en partie à l’hôtel Michelet-Odéon que j’ai longtemps fréquenté, espérant retrouver dans ses corridors le parfum de Françoise Dorléac… ; le Baisers volés (présenté avec Les Mistons, le court de 1957) pour voir et entendre Jean-Pierre Léaud en Doinel de 24 ans se regardant dans le miroir et répétant à n’en plus finir « Fabienne Tabard » puis « Christine Darbon »… ; Domicile conjugal ou Doinel marié et l’adultère encore… ; on va alors vers L’amour en fuite et le divorce, et la question de savoir si Doinel sera un jour adulte, question demeurée en suspens puisque c’était le dernier Doinel de Truffaut ; enfin, La femme d’à côté, qui n’était ni grosse ni enceinte mais dépressive, puis, pour finir, Vivement dimanche, le dernier dimanche de ce festival Truffaut, le dernier film de celui qui trouvait que « les films sont plus harmonieux que la vie ».
 
 Robert Lévesque

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