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REVOLUTIONARY ROAD - critique d'Helen Faradji

2009-06-04

LA VIE N’EST PAS UN RÊVE

    Le voile de l’American Dream est bouffé aux mites. Par les trous, on entrevoit la vérité. On se croirait devant une gorgone : il faut baisser les yeux, l’expérience est insoutenable. Parce qu’une fois les rêves avalés par le grand tourbillon de la vie, ce qui reste a le goût amer de la défaite.

    Sam Mendes ne s’embarrassera d’ailleurs qu’à peine de faire croire à l’illusion. Dès la première scène de son film, le bruit et la fureur prennent d’assaut la relation d’April et de Frank. Ils sont beaux comme des gamins grandis trop vite, blonds comme des champs de blés lumineux. 12 ans après Titanic, le couple Winslet/Di Caprio fascine toujours. Mais cette fois, leur amour sera adulte. Tumulteux. Leurs jeux aussi seront plus justes, plus puissants.

    Ensemble, ils ont construit un nid au cœur du Connecticut des années 50. La maisonnette aux murs blancs, le coquet jardinet, la voiture, les deux enfants. Une vraie toile de Norman Rockwell incarnée. Même leurs voisins sont jaloux. Mais la peinture se craquelle vite. Les désirs enfouis refont surface avec la violence d’une tempête. La vie trop rangée se découd comme un costume étriqué. Aller à Paris, vite. Recommencer. Trouver une vie à la mesure de leurs ambitions. Ne pas laisser le temps qui passe les engluer encore plus. Madame convainc monsieur, leur avenir est ailleurs. Pendant deux minutes, on y croit avec eux. Mais depuis la Grèce antique, on le sait : personne ne peut ouvrir la boîte de Pandore sans conséquence.

    Sam Mendes avait déjà fait le coup aux hommes dans American Beauty. Mettre le doigt si exactement sur leur mal-être que, presque 10 ans après, l’empreinte se ressent encore. Avec Revolutionary Road, cette fois, il regarde les femmes tomber. Les femmes qui se rêvent héroïnes et qui se retrouvent spectatrices. Les femmes qui ne se tiennent plus debout que par la force de l’habitude. Les femmes dont le couple est devenu un passage obligé sur le chemin de l’enfermement. Dans les années 50 ou aujourd’hui, le constat est le même : peut-on abdiquer devant ses rêves et malgré tout continuer à vivre, comment se résigner à se laisser prendre au piège…?

    Rejouant la partition cruelle du mélodrame inventée par Douglas Sirk, Mendes en précise néanmoins encore la dureté tragique, en adaptant à merveille le récit abrupt du premier roman de Richard Yates (1961). Dialogues ciselés, mordants de vérités assénées, observation quasi anthropologique d’une Amérique lasse, empesée par son propre conformisme, photographie délicate aux lumières presque délavées signée Roger Deakins, mise en scène maîtrisée, tendue et sensible mais sans faux-semblants : Mendes le lucide filme le désenchantement comme on filme une agonie. Revolutionary Road n’est pas un film facile à regarder. Mais il est de ces films nécessaires et inoubliables, intelligents et fins, bouleversants et éblouissants à la fois. Il est de ces films qu’on garde en mémoire longtemps.

Helen Faradji

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