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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

TOUTE PREMIÈRE FOIS

2009-06-04

    Qu'ils soient réussis ou non, les premiers films ont toujours quelque chose d'émouvant. Un premier cri du cœur. Une première vision qu'on jette dans l'arène avec, on se l'imagine aisément, autant de courage que d'inconscience. Parfois, le premier film n'aura pas de suite et restera seul. Parfois, il lancera une carrière. Et parfois même, ce qui sera aussi rare que précieux, on pourra y deviner les premiers balbutiements d'une œuvre. Petit tour d'horizon des 10 premiers films les plus marquants de notre panthéon.

*Citizen Kane (1941), Orson Welles (26 ans) : c'est le seigneur des premiers films. Le cador. Celui qui a placé la barre si haut qu'on s'imagine mal encore comment un autre film pourrait bien l'égaler (même Orson lui-même ne fit jamais plus tout à fait dans l'aussi grandiose). Une leçon de montage et d'inventivité mariant à l'épopée grandiose et décadente de Charles Foster Kane des idées de mises en scènes aussi simples qu'ingénieuse. La crème de la crème.

*sex, lies and videotape (1989), Steven Soderbergh (26 ans) : Des femmes confient leurs désirs les plus secrets à une caméra, Andie McDowell dans son meilleur rôle, la moiteur de la Louisiane, un scénario écrit en 8 jours et à la clé, une palme d'or pour ce jeune inconnu…. une histoire si incroyable que si on en avait écrit le script, on n'y aurait peut-être pas cru.

*Tarnation (2003), Jonathan Caouette (30 ans) : Sundance, la Quinzaine, Gus Van Sant…rares sont ceux qui ont résisté à l'énergie formelle et à l'audace de cet autoportrait kaléidoscopique filmé en mode cru, déstabilisant et émouvant. Du réalisateur au nom si rigolo, on attend désormais le prochain Forest Grove avec impatience.

*À bout de souffle (1960), Jean-Luc Godard (30 ans) : Truffaut et Chabrol sont dans l'ombre de ce film-là. Mais à l'époque, seuls les lecteurs des Cahiers connaissent les noms de ces Joyeux Mousquetaires. Références à Gun Crazy, dédicace à Monogram Pictures, présence de Jean-Pierre Melville : l'hommage à la série B signé Godard réinvente le genre à l'aune de l'existentialisme et de la liberté et « invente » la Nouvelle Vague. Il en fallait du culot!

*Duel (1971), Steven Spielberg (25 ans) : sur le papier, ça n'aurait pas valu tripette. Un film pour la télé, adapté d'un roman de Richard Matheson, dans lequel un conducteur de voiture est poursuivi par un gros camion! Qui aurait pu parier là-dessus? Mais derrière la caméra, un jeune maverick prénommé Steven va se servir du cadre peu impressionnant du projet pour redonner toutes ses lettres de noblesse au suspense. On ne se promènera plus jamais comme avant sur les routes californiennes. Le divertissement haut de gamme n'aura lui non plus plus jamais le même visage.

*She's gotta have it (1986), Spike Lee (29 ans) :  Une jeune femme de Brooklyn ne sait que faire de ses 3 amants. Spike Lee donne un grand coup de pied dans la fourmillière du cinéma américain, donnant à ce dernier un nouveau souffle : celui de l'indépendance. Tellement marquant, ce premier film, qu'un certain Mathieu Kassovitz ne se gênera pas pour en piller l'intrigue au moment de faire lui aussi son premier essai, Métisse.

*La vie de Jésus (1997), Bruno Dumont (39 ans) : L'ancien prof de philo détaille la vie et les misère du jeune Freddy à Bailleul. Le choc est palpable : mise en scène âpre, rugueuse, sentiments qui cognent, comédiens non-professionnels à la vérité cinglante : le nouveau cinéma-vérité est né!

*Une ville d'amour et d'espoir (1959), Nagisa Oshima (27 ans) : c'est à la fois formellement et socialement qu'Oshima dynamite les carcans japonais avec cette histoire désenchantée d'un jeune fraudeur vendeur de pigeons marquant le point de départ d'une œuvre qui n'aura de cesse de réinventer son pays grâce au cinéma.

*Reservoir Dogs (1992), Quentin Tarantino (29 ans) : ou comment un jeune employé de vidéo-club est devenu une rock-star du jour au lendemain. L'histoire fait encore rêver dans les écoles de cinéma. Mais plus que la personnalité de son auteur, le film, superbe éponge de l'air du temps, marque surtout par son incroyable dynamisme formel et sa mise en scène à décortiquer, bien plus rusée qu'elle n'en a l'air.

*Pour la suite du monde (1963), Pierre Perreault et Michel Brault (36 et 35 ans) : la pêche aux marsouins à l'Isle-aux-Coudres? A priori, il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, ni de quoi se retrouver en sélection officielle à Cannes. Mais c'était sans compter sur la poésie du regard des deux grands hommes, sur leur incroyable et contaminante fascination pour l'Autre, sans leur captation-témoin d'une histoire, d'une langue, d'une culture. Et en prime, l'un des plus beaux titres de l'histoire du cinéma.

    On pourrait encore citer à l'envi As tears goes by, (1988) de Wong Kar-wai (32 ans), The Element of a crime (1984) de Lars Von Trier (32 ans), Eraserhead (1977) de David Lynch (31 ans), La faute à Voltaire (2000) d'Abdel Kechiche (40 ans), Delicatessen (1991) de Caro et Jeunet (35 et 38 ans), Welcome to the Dollhouse (1995) de Todd Solondz (36 ans), Mala Noche (1985) de Gus Van Sant (33 ans), Stranger than Paradise (1982) de Jim Jarmusch (29 ans), Boy's don't cry (1995) de Kimberley Peirce (28 ans), Les triplettes de Belleville (2003) de Sylvain Chomet (40 ans), Jeanne et le garçon formidable (1998) d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau (36 et 37 ans), THX 1138 de George Lucas (27 ans), À tout prendre (1964) de Claude Jutra (35 ans), L'amour est plus froid que la mort (1969) de Rainer Werner Fassbinder (24 ans), Blood Simple (1984) d'Ethan et Joel Coen (27 et 30 ans) ou The Virgin Suicide (1999) de Sofia Coppola (28 ans). On pourrait encore en citer mille et cent. Mais reste une seule constatation, peut-être la plus importante : seul le temps a ce pouvoir merveilleux de rendre les premiers films inoubliables. Et seuls ceux qui ont le talent d'exister dans la durée auront la vie sauve.

Bon cinéma

Helen Faradji

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