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BLOGUE D'ANNECY 3 - par Marcel Jean

2009-06-10

DU COURT AU LONG

    Historiquement, le festival d’Annecy a fait la part belle au court métrage, format permettant aux artistes de l’animation de s’exprimer  en toute liberté. Puis, progressivement, la  télévision et les films de commandes, devenus le nerf de la guerre, se sont mis à prendre de plus en plus de place, les catégories se multipliant (série, spécial, éducatif, publicitaire, vidéoclip, etc.). Jusqu’à tout récemment, toutefois, le long métrage demeurait une sorte d’enfant pauvre. Il y avait bien une compétition, mais celle-ci ne comptait que quelques titres et ne suscitait guère d’intérêt.

    Mais les choses ont changé récemment. L’augmentation considérable de la production de longs métrages animés et l’intérêt artistique évident de plusieurs d’entre eux (on pense à Persepolis ou aux films de Michel Ocelot ou encore de Brad Bird) ont forcé la main des organisateur du festival. Le long métrage occupant une part de plus en plus grande du marché, il fallait réagir au phénomène.  Conséquence : le long métrage est maintenant à l’avant-scène, occupant désormais la première section du catalogue et bénéficiant de meilleures cases horaires. Alors qu’il n’y a pas si longtemps on a vu des années où quatre ou cinq longs métrages se disputaient le Cristal (c’est le nom officiel du prix), on compte cette année neuf concurrents, auxquels s’ajoutent onze autres titres hors compétition ou en présentation spéciale.

    Du côté de la compétition, Coraline, d’Henry Selick, sorti en Amérique il y a un bon moment déjà, fait figure de film à battre. Projeté en relief, d’une grande maîtrise technique, comptant sur un scénario astucieux et à certains égards troublant, le film a tous les atours d’un gagnant. Parmi ses concurrents se trouve Monsters vs Aliens, le bébé de Dreamworks signé Rob Letterman et Conrad Vernon. Sorti lui aussi chez nous il y a plusieurs semaines, ce film plus convenu (Monsters inc. a placé la barre haute) ne devrait pourtant pas coiffer le Selick au poteau. Projeté ce matin, Kurt devient très méchant du Norvégien Rasmus A. Silvertsen est à classer dans la catégorie des mauvais moments à passer. En fait, ce film au budget relativement modeste qui tente de se mesurer aux géants américains sur leur propre terrain (celui de la 3D numérique et de la satire socio-familiale) illustre bien le fossé qui sépare les moyens de productions des grands studios hollywoodiens et ceux des autres. Tout dans la désolante esthétique du film rappelle la fable de la grenouille qui voulait être aussi grosse que le bœuf… et comme à la fin la grenouille explose, je suis sorti avant pour ne pas être éclaboussé.

    Présenté en compétition dans la section des courts métrages, La vie sans Gabriella Ferri, de Pritt Pärn et Olga Marchenko Pärn, dure 44 minutes. Autant dire que c’est presque un long métrage. Cinéaste phare de l’animation estonienne, Pritt Pärn a récemment épousé la jeune cinéaste bélarusse Olga Marchenko, avec qui il coréalise ce film grinçant, qui a plongé une bonne partie de l’assistance dans un désarroi profond. Ça sortait donc à pleines portes pendant cette exploration érotique qui aurait pourtant mérité un meilleur sort. C’est que les cinéastes n’ont rien ménagé pour interpeller directement les spectateurs et les extraire de leur confort, utilisant notamment une trame sonore agressive et de puissants effets de
« tactilisme » (le travail sur la matière est vraiment remarquable).  Programmé à la fin d’une séance dominée par des films plutôt évanescents et ponctuée par deux comédies courtes et explosives (Western Spaghetti de l’Américain PES et Tiny Legs of Fire de l’Australien Doug Byrne), La vie sans Gabriella Ferri n’a pas vraiment bénéficié d’un contexte favorable. Il s’agit en effet d’une œuvre qui, autant par son ampleur, sa durée que son exigence, est très difficile à jumeler. Cela étant dit, le film n’est pas parfait et souffre notamment de la présence d’une longue parenthèse dans son récit, alors qu’on abandonne les jeux sexuels des personnages principaux pour se concentrer sur leurs voisins et leurs problèmes de vision. Si cette longue séquence permet de creuser la question du voyeurisme, elle ajoute malheureusement beaucoup de confusion dans la structure globale de l’œuvre.

    La journée s’est ensuite terminée au Musée-Château d’Annecy, où se tient une exposition consacrée à Walerian Borowczyk et où on lançait un ouvrage (publié aux Éditions de l’œil) consacré au cinéaste. Bel enchaînement sous le signe de l’érotomanie, du surréalisme et du travail formel, le cinéaste polonais ayant exploré des territoires proches de ceux aujourd’hui arpentés par le couple Pärn. Pendant que l’auteur Pascal  Vimenet prononçait une courte conférence, un orage s’abattait sur le château, comme si Borowczyk avait encore la faculté de déranger les cieux.

Marcel Jean

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