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BLOGUE D'ANNECY 4 - par Marcel Jean

2009-06-11

UNE PARENTHÈSE DANS LE MOUVEMENT DU MONDE

    J’étais à Cannes l’année de Tchernobyl et j’avais été frappé de constater à quel point  un festival est une sorte de trou dans l’espace et le temps, un univers parallèle coupé du reste du monde. Là-bas, en mai 1986, sur la Croisette, il n’y avait ni catastrophe ni péril plus grand que Lelouch venu présenter Un homme et une femme, vingt ans déjà.  Aujourd’hui, je suis au festival d’Annecy et je revis cette sensation étrange d’être coupé des choses vraiment importantes qui font tourner la planète. Tenez, depuis quatre jours, personne ne m’a parlé de Xavier Dolan. Imaginez, c’est tout de même dingue de vivre dans un monde sans Xavier Dolan…

    Donc, nous voici dans un monde de cartoons, de pâte à modeler, de pellicule gravé et autres perversions de ce  grand art qu’est le cinématographe. Journée en demi-teintes, la compétition étudiante faisant relâche et celle de courts métrages proposant un programme somme toute décevant. Dans ce contexte, le meilleur moment du jour nous est venu des États-Unis, avec la projection du long métrage My Dog Tulip, de Paul et Sandra Fierlinger.

    Aujourd’hui âgé de 73 ans, Paul Fierlinger est une sorte de légende de l’animation indépendante américaine. Dans un style très personnel, dominé par un trait souple et esquissé, il a signé depuis cinq décennies une quantité impressionnante de films, élaborant un ton intimiste et sincère, exploitant judicieusement des éléments autobiographiques. Ainsi, pour PBS, il a réalisé Still Life with Animated Dogs, dans laquelle il raconte sa relation avec les divers chiens qui ont accompagné son existence. Conçu dans un esprit proche, My Dog Tulip est l’adaptation d’un roman de l’écrivain anglais J.R. Ackerley, qui y raconte son amitié de 15 ans avec une chienne berger allemand nommée Tulip. Si on peut reprocher au film sa linéarité sans surprise et son récit un tantinet prévisible, on doit du même souffle souligner la justesse du regard, la précision de l’observation et la qualité de l’interprétation de Christopher Plummer, qui prête sa voix au personnage principal. Entre Coraline et My Dog Tulip, le jury a désormais deux choix qui illustrent deux tendances, deux idées du cinéma d’animation, deux conceptions de la production.

    Que retenir de la troisième séance de courts métrages en compétition? D’abord que Runaway, de Cordell Barker, a été chaleureusement accueilli, mais sans susciter le délire attendu. Si le film est graphiquement riche et mené tambour battant par un cinéaste au sens du timing irréprochable, il est toutefois pauvre en gags qui font vraiment mouche et souffre d’un mixage sonore confus qui ne parvient pas à faire la part des choses entre les effets sonores et la musique de Ben Charest. En fait, Runaway a été un peu éclipsé par The Tale of Little Puppetboy, du Suédois Johannes Nyholm, comédie trash et décapante réalisée en pâte à modeler par un émule punk d’Angry Kid. Si l’art doit surprendre, voici du grand art! Personnages animés grossièrement dans des décors à l’état brut (le plancher de l’appartement est un panneau de copeaux agglomérés, un bout de toile placé sur un morceau de bois figure un lit, etc.), trame sonore d’un amateurisme assumé, situations loufoques, scénario bancal, refus radical du savoir-faire technique, The Tale of Little Puppetboy a tout du (très) mauvais film. Et pourtant, ça marche! Après quelques minutes, le second degré commence à opérer et le film se termine dans l’hilarité générale.

    Le niveau plutôt moyen des films des deuxième et troisième programmes de courts métrages en compétition nous amène à regretter l’absence de certaines œuvres qui auraient contribué à remonter le niveau général. C’est le cas de The Spine, de Chris Landreth, œuvre ambitieuse et pleine d’audace esthétique portant sur le comportement autodestructeur d’un couple marié depuis 26 ans. Le cinéaste de Ryan (Oscar en 2005) y poursuit un travail formel exigeant dans lequel les corps deviennent la métaphore de l’âme des personnages. Au moins deux autres films, placés ici hors compétition, auraient pu figurer avantageusement en compétition : The Da Vinci Timecode, de l’Allemand Gil Alkabetz, exercice plein d’esprit réalisé à partir de La Cène de Léonard de Vinci, et Dialogues, de l’Estonien Ùlo Pikkov, une œuvre fort amusante dessinée sur pellicule. Décidément, l’Estonie débarque en force cette année à Annecy!

Marcel Jean


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