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LE YANG-TSEU-KIANG C’EST TOUT DROIT, VIENS ! - par Robert Lévesque

2009-06-25

    Antoine Blondin, qui avait écrit Un singe en hiver en 1959, ce roman du voyage dans lequel on ne sort pas d’une bourgade de la côte normande en automne, le voyage étant le rêve propulsé par l’alcool, le désir du large, autrement dit la poésie, était un grand buveur de fond, un alcoolo au long cours, un pilier de bar de la rive gauche. Au zinc du bar Bac se tenait-il quotidiennement comme on se tient à la rambarde d’une jetée, mieux d’un navire ; la rive droite, dont il se tenait loin, aurait été pour lui une étape d’un itinéraire autrement ambitieux, il écrivait dans Monsieur Jadis : « Je ne traverse jamais le boulevard Saint-Germain, sauf pour aller à Tokyo ».
 
    Comme il disait que jamais il n’entrerait à l’Académie française car de sa piaule du quai Voltaire à la coupole du quai Conti il y avait trop de bistrots… Il n’était jamais allé à Tokyo, bien sûr, tout au plus comme voyageur suivait-il l’été en journaliste (excellent) le Tour de France, en amoureux de la petite reine autant que d’autres avaient pu l’être avant lui de la fée verte… Il avait écrit : « Mon univers se borne à deux cents mètres carrés de bitume, une plantation de bars-tabacs ». Blondin, comme Fargue, comme Queneau, comme Perec, fut un grand piéton peu pressé, Parisien dans l’âme et la semelle, accostant aux comptoirs les plus ordinaires, ceux ouverts 24 heures sur 24…
 
    Voyageur sans bagages, vagabond urbain, il disait que sa vie (1922-1991) était « une partie de poker menteur », il ne voulait pas en laisser de traces, dispersait ses manuscrits, égarait ses correspondances, n’accumulant rien, abandonnant un Journal tenu très épisodiquement. Mais, qu’il le veuille ou non, au-delà des légendes, bons mots et anecdotes d’éthylisme héroïque, au-delà du folklore des cuites, il demeure ses romans dont ce Singe en hiver, le dernier, si merveilleux de mélancolie, le plus autobiographique pour lui qui ne parlait jamais de lui, un roman qui, même sans un talent particulier de cinéaste, ne pouvait que donner un bon film en autant qu’on en conserve la substance poétique normande et ténébreuse…
 
    Ce fut Henri Verneuil, le type même du cinéaste du samedi soir, et même là ce ne fut pas la catastrophe (c’est son meilleur film), mais ce fut surtout Michel Audiard qui dialogua cette rencontre dans un bled balnéaire hors saison entre un jeune homme largué par sa femme et rêvant d’Espagne et un vieil homme assagi auprès de la sienne et se souvenant de sa vie de militaire dans les confins de la Chine, dans les descentes des fleuves… Et puis c’était, s’il fallait en mettre encore (Blondin était ravi), le jeune Belmondo et le vieux Gabin, ç’aura été d’ailleurs le seul film tourné ensemble par ces deux lascars d’exception, ces deux bêtes sauvages d’un cinéma français qui ne se résume pas à la Nouvelle vague…
 
    Quentin (Gabin), qui tient l’hôtel Stella rue du Général de Gaulle (durant la guerre, qui n’est pas loin, c’était la rue du Maréchal Pétain), ne boit plus. Il a promis à sa femme pendant un bombardement allemand (l’unique Suzanne Flon dont la voix est inoubliable) qu’il n’y toucherait plus. Quinze ans plus tard, d’eaux minérales en bonbons acidulés, arrive Fouquet (Belmondo, avant Bebel) dans lequel Quentin va reconnaître un semblable, un frère. La cuite sera gigantesque, le passé d’Extrême-Orient remonte au cœur de Quentin, le désir d’Espagne (sa femme y est) au cœur de Fouquet, et ces deux-là vont se cuiter. Ils montent à cette maison sur la côte qui, comme le dit Quentin (signé Audiard) : « Pour les gourmets c’est une maison de passe, pour les vicelards un restaurant chinois ».
 
    Quentin (le vieux Gabin rentré, à son meilleur) va s’allumer avec des rangées alignées de verres de blanc et il proposera alors à Fouquet de remonter avec lui le grand fleuve chinois, le fleuve jaune, dit-il, le fleuve bleu, peu importe, « c’est peut-être un  rêve qui se jette dans la mer », dit-il, et, pressé de s’embarquer (le vieux Gabin allumé, à son meilleur), il lui dit : « Le Yang-Tseu-Kiang c’est tout droit, viens ! ».
 
    Pourquoi j’ai toujours aimé ce film ? Pourquoi je le reverrai toujours ? Pour tout ce qui le constitue : une morte-saison, la côte grise, un hôtel de 14 chambres vide, l’ivresse qu’il procure à mon cœur de cinéphile fini. Comme Quentin le dit à sa femme avant la rechute : « Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, ce serait l’ivresse »…
 
Un singe en hiver, mercredi 1er juillet sur Télé Québec à 21 heures.
 
Robert Lévesque

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