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THE GIRLFRIEND EXPERIENCE - critique d'Éric Fourlanty

2009-06-25

MA PETITE ENTREPRISE

« Can’t  it become a bit tedious to always listen to rich people? », demande le journaliste. « It can… », répond la call-girl de luxe.

    Cet échange tiré de The Girlfriend Experience circonscrit parfaitement ce film habile et sans défaut , et qui, malgré ses 77 minutes, devient à la longue un peu lassant. Tel était peut-être l’objectif de Steven Soderbergh, cinéaste brillant et atypique dans le paysage du cinéma américain, indépendant ou non. En effet, que dire – et que montrer –  de la vie d’une jeune fille intelligente, jolie et riche, qui vend son corps et son temps à des messieurs très riches, qui achètent  l’illusion d’avoir, pour quelques heures, une jeune femme sexy, élégante, cultivée et (surtout) très compréhensive à leurs côtés? Que dire et que montrer de cette vie sinon sa vacuité?

    Chelsea  (Sasha Grey) est une call-girl de luxe qui vit en couple avec Chris (Chris Santos), un jeune entraîneur personnel ambitieux. Elle veut gagner encore plus d’argent, lui aussi, mais nous sommes à Manhattan en octobre 2008 et ça commence à être  la débandade à Wall Street. Le vrai décor de The Girlfriend Experience, c’est la crise économique, et son seul sujet, l’argent.  On ne pense qu’à ça, on ne parle que de ça, on ne rêve que de ça. Ce « ça » là est tout sauf subversif : on est très loin de la révolution sexuelle et du dérèglement des sens. Hormis son métier, Chelsea mène une vie on ne peut plus conventionnelle, dans un monde ou tout s’achète et n’a d’autre valeur que monétaire, donc condamnée à être dévaluée. Malgré les apparences, ces deux enfants de la société de consommation tiennent leur rang et ne bouleversent aucun ordre social. Chelsea est prostituée, mais elle serait courtière en valeurs boursières que le film tiendrait aussi bien la route.

    Vingt ans après la Palme d’or de Sex, Lies and Videotape, Soderbergh boucle la boucle en explorant des thèmes similaires. Mais le monde a changé depuis le (surestimé?) premier film du cinéaste: ici, on parle très peu de sexe et on en voit encore moins, les seuls mensonges sont ceux des empires financiers et l’utilisation d’images “vidéo”, procédé novateur  il y a 20 ans, est aujourd’hui devenu  banal. Alors que la téléralité semble rendre obsolète la frontière entre fiction et documentaire, le principal intérêt de The Girlfriend Experience réside dans le choix de la  vedette de porno Sasha Grey (par ailleurs impeccable dans ce rôle taillé sur mesure). En effet, si Chelsea avait été jouée par une actrice traditionnelle, l’enjeu du film aurait été plus convenu. On est ici loin du cinéma de Robert Morin mais en choisissant une actrice porno pour incarner une travailleuse du sexe (aussi haut-de-gamme soit-elle), Soderbergh brouille les cartes et, dans le contexte du cinéma US, fait preuve d’audace. Mais encore?

    Le propos du film renvoie un miroir sans fard d’une Amérique capitaliste prise à son propre piège mais sur la longueur, il s’enlise dans un moralisme douteux : Mademoiselle croira à l’amour en s’éprenant d’un nouveau client et s’en mordra les doigts (version urbaine et glamour de la pute sentimentale chère à la chanson réaliste), tandis que Monsieur, nouveau membre d’un boy’s club friqué, s’envolera pour Las Vegas et amorcera son ascension sociale. Difficile de faire plus cliché. Quant à la forme, elle se donne des airs de pseudo cinéma vérité (rien à signaler de ce côté-là) et le montage joue avec la temporalité comme celui de Traffic et de The Limey, sans que ce soit, ici, particulièrement pertinent.

    Reste la dernière scène, sobre, troublante, forte. Une scène qui questionne, qui dérange (enfin!), qui relance le film et lui donne une ampleur qui, jusque-là, lui faisait cruellement défaut. En plaçant cette scène-pivot à la fin plutôt qu’au centre, le cinéaste sauve la mise, force le spectateur à reconsidérer son point de vue sur le film tout entier et pousse sa démonstration d’un monde vidé de sens jusque dans ses derniers retranchements. Roublard comme pas un, Soderbergh a encore signé un film qui, mine de rien, explore notre rapport aux apparences et à l’image.  C’est le signe d’un cinéaste qui, 20 ans plus tard, cherche encore, et c’est tant mieux. Dommage que l’exploration n’ait pas été poussée un peu plus loin.

Éric Fourlanty

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