Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

A VOS BLOGUES, CITOYENS

2009-06-25

    Tenir un blogue, c'est presque devenu banal. En lire, encore davantage. Nouvelle forme d'expression aux multiples variables, les blogues ont en effet pris leur place tout naturellement dans notre paysage virtuel. Une place étrange, certes, mais une place tout de même. Ni média, ni journal intime, ils créent surtout un nouvel espace public où le débat, permis par le principe du commentaire modéré, reprend une place première. Une concrétisation moderne de la bonne vieille agora, en quelque sorte.

    Inutiles, fantaisistes, critiques, politiques, spécialisés, pertinents, nombrilistes, tenus par des journalistes qui peuvent y trouver un lieu où épancher leur subjectivité sans être soumis aux mêmes contraintes qu'ailleurs ou par d'honorables quidams tout prêts à faire un travail que dans un autre temps, on rémunérait : tout – et même parfois n'importe quoi - existe dans les blogues

    Évidemment, les artistes et cinéastes n'allaient pas être longtemps en reste. Aussi rapidement que les blogues critiques, les blogues de cinéastes ont ainsi fait leur apparition. Qu'on les retrouve sur des blogues personnels ou sur twitter, ce succédané light (comme David Lynch qui se sert de l'outil pour promouvoir les épisodes de son fort inspirant Interview Project, parler de la météo, livrer sa pensée du jour ou fort civilement souhaiter un bon anniversaire à Paul McCartney!), nos cinéastes ont eux aussi envahi la toile. L'écran de fumée est si opaque qu'on y croit presque : seul un tout petit clic nous sépare désormais de nos idoles, plus accessibles que jamais. Écran de fumée car il ne faut pas se leurrer. Sauf passionnantes exceptions (tel le blogue tenu par Bertrand Tavernier pour commenter l'actualité du dvd), la promotion ne dit pas son nom, mais elle est là. Partout, dans chaque twit, chaque post publié, tiens comme les choses tombent bien, quelques semaines ou quelques mois avant la sortie d'un film. Pour le faire mousser, entretenir le buzz, tous les moyens sont bons.

    Et pourquoi pas, après tout? Qu'un cinéaste s'approprie lui-même la promotion de son film, qu'il en parle dans ses mots, que son parcours et sa démarche puisse être explicitée ailleurs que dans un dossier de presse bâclé ou un communiqué fait pour plaire aux plus grand nombre, on n'y perd sûrement pas au change. L'exemple de Karim Dridi qui tenait pour le compte du site Rue 89 un journal de bord du making of de son film Khamsa en fait la preuve. D'autant que si la technique peut laisser circonspect (si le logo d'un grand studio apparaît sur le blogue, sachez que les posts de votre cinéaste préféré sont fort probablement signés d'un stagiaire préposé au café qu'il fallait occuper – un coup de chapeau à John Cleese dont le compte twitter avoue d'ailleurs très candidement qu'il est tenu par son assistant), elle permet aussi aux cinéastes indépendants de court-circuiter l'habituel mastondonte marketing et de parvenir, dans le meilleur des cas, à faire exister leur œuvre autrement.

    Le blogue tenu par Pedro Almodovar, lui, soulève encore d'autres questions. Accessible en espagnol, français et anglais, décoré aux couleurs de la movida (on est loin du banal bloguounet tenu en toute simplicité par 99.99% des blogueurs), l'objet non interactif, ce qui est un comble pour un blogue, aligne photos, vidéos et jolis textes, dont une analyse aussi sensible que personnelle des impacts laissés par le cinéma de la Nouvelle Vague. Rien de plus, et peut-être même moins qu'ailleurs, donc. Sauf si vous êtes hispanophone (note à moi-même, m'acheter un dictionnaire espagnol).

    Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles résumait en effet l'histoire : seules les pages espagnoles du blogue relatent une violente polémique, effacée des autres pages, entre le cinéaste, le critique Carlos Boyero et le responsable de la section culture du quotidien El Pais, Borja Hermoso, ces deux derniers n'ayant pas su rendre les hommages qu'il fallait à l'auteur d'Étreintes brisées. Boyero aurait ainsi écrit que lors de sa présentation cannoise, le film avait causé à la Croisette une « indigestion almodovarienne ». Rien de bien méchant, semble-t-il mais le sang chaud de Pedro n'a fait qu'un tour. Et c'est via deux longs textes assez sentis sur son blogue redéfinissant le rôle de la critique qu'il a répondu à l'attaque vipérine, renvoyant l'auteur à l'école. S'en sont suivis quelques kilomètres de pages noircies dans El Pais, chacun prenant position autour de la question : un cinéaste peut-il réagir publiquement à une critique ? Poser la question, c'est évidemment y répondre. Comme n'importe quel citoyen, le cinéaste a droit à la parole. Lui renier son droit à défendre son film serait parfaitement absurde. Reste néanmoins que dans cette affaire, Almodovar ne se comporte pas comme n'importe quel citoyen : en fermant l'option commentaires sur son blogue, au lieu de simplement les modérer et de pouvoir juger sur pièces, en se protégant dans sa tour d'ivoire, il limite non seulement la parole de ses lecteurs mais empêche aussi un dialogue direct avec le critique mentionné. Et il oublie, par le fait même, que le le véritable intérêt des blogues, ce n'est pas le tout-à-l'égo qu'ils instaurent, mais bel et bien l'échange qu'ils permettent, le débat d'idées et le partage. La parole n'a d'intérêt que si elle est circulaire. Après tout, on a pas encore trouvé de meilleures façons de faire avancer les choses.

Les étreintes brisées de Pedro Almodovar prendra l'affiche le 11 décembre prochain.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Helen, À lire cet éditorial où vous dénoncez la censure récemment exercée par Pedro Almodovar sur son site, on ne devinerait jamais qu'il a été écrit par une personne qui a elle-même censuré une quarantaine de commentaires sur son propre blogue, il y a moins de deux semaines. C'est pourtant malheureusement le cas, et le moins que l'on puisse dire c'est que ce paradoxe mine sérieusement la crédibilité de ce qui se veut un vibrant plaidoyer en faveur de la liberté d'expression sur le Net... Rappelons brièvement les faits: il y a deux semaines, suite à une critique du film de Xavier Dolan parue sur votre blogue, un débat naît, s'enflamme, puis dérape (de part et d'autre), jusqu'à ce qu'un des participants (l'ex-critique et cinéaste Denis Côté) vous demande de "nettoyer" votre blogue - ce que vous faites effectivement quelques heures plus tard, effaçant d'un seul coup une quarantaine de commentaires, pour n'en laisser qu'une douzaine, allant tous dans le même sens, c'est-à-dire le vôtre, évidemment... Cette censure (il n'y a pas d'autre mot...) est d'autant plus regrettable, qu'entre les dérapages et les insultes, ce débat avait brièvement soulevé quelques questions importantes (et rarement abordées) sur la critique et la "plogue" à l'ère des blogues, sur l'importance du positionnement médiatique dans l'évaluation de deux films sélectionnés à Cannes, et sur le consensus mou entourant deux oeuvres hyper-médiatisées mais finalement fort peu analysées. Vous aviez vous même écrit - au beau milieu de ces échanges - que ce débat soulevait des "questions complexes et intéressantes (ce en quoi j'étais parfaitement d'accord)". Alors pourquoi avoir jeté tous ces commentaires au panier? Pourquoi ne pas avoir "modéré et jugé sur pièces" (comme vous le suggérez si posément à Almodovar)? Et comment osez vous aujourd'hui faire des remontrances à un cinéaste qui n'a fait que se comporter comme vous (à cette différence près que les échanges qu'il a censurés restent au moins disponibles sur la section espagnole de son site, alors que ceux que vous avez éliminés sont disparus pour de bon)? En dénonçant l'attitude d'Almodovar dans la gestion des échanges sur son site, vous écrivez "en se protégeant dans sa tour d'ivoire, il limite non seulement la parole de ses lecteurs, mais empêche aussi un dialogue direct...". Mais n'est-ce pas précisément ce que vous avez fait, Helen? Vous n'avez peut-être pas "fermé l'option commentaire", comme lui, mais vous avez fait bien pire, à mon sens: vous avez tout bonnement jeté au panier une quarantaine de commentaires DÉJÀ RÉDIGÉS! Et vous les avez supprimés en vrac, les bons comme les mauvais, les pertinents comme les autres, un peu comme ces policiers qui embarquent tout le monde à une manif sous prétexte que quelques agitateurs les ont insultés. Vous comprendrez que votre dénonciation de la censure exercée par Almodovar puisse sembler ironique à ceux qui ont récemment pu constater vos propres excès en la matière. Et que votre plaidoyer pour le respect de l'échange et du débat manque quelque peu de crédibilité dans les circonstances... Vous concluez votre éditorial en écrivant "La parole n'a d'indérêt que si elle est circulaire". Certes. Mais à condition qu'elle ne tourne pas en rond, ni en circuit fermé. Ce qui fut malheureusement le cas sur le site d'Almodovar et sur votre propre blogue, Helen... Il est facile de dénoncer la censure des autres; aurez-vous au moins la lucidité d'admettre la vôtre? Respectueusement, Marco

    par Marco , le 2009-06-30 à 16h53.

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