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ENTRETIEN AVEC JOACHIM LAFOSSE - par Juliette Ruer

2009-07-02

DE LA TRANSMISSION À LA TRANSGRESSION

    Elève libre, dernier long métrage du jeune réalisateur belge Joachim Lafosse (Nue Propriété) est un film qui sème le trouble sinon la controverse : un élève décrocheur se fait éduquer puis manipuler par un adulte de son entourage. Le prétexte est l'éducation, la vraie raison la séduction et ses mécanismes. Un film dérangeant et très actuel qui pousse à la réflexion, de la part d'un auteur aux idées très claires.

Comment est venue l’idée de ce film: faits divers ou réflexion sur le sujet ?
J’avais envie d’aborder la question de l’abus, mais pas de manière manichéenne. On a vécu de grosses affaires de pédophilie en Belgique et je voulais éviter un regard simpliste. Je voulais montrer de quelle manière la séduction opère et comment le processus s’élabore.

Dans ce film, vous démontrez que l’on peut passer de la transmission à la transgression. Est-ce pour vous un des dangers de l’éducation?
Je constate que les éducateurs peuvent être les plus grands pervers; ils ont l’autorité et le pouvoir. À eux de bien les gérer. Ce que je voulais aussi démontrer, c’est la théorisation de la sexualité, la séparation du corps et de l’esprit. Jonas (l’élève) est confronté à cela. Et cette séparation peut avoir des effets les plus destructeurs.

Y a-t-il eu débat chez vous ? Des réactions particulières au sujet traité ?
J’ai une profonde croyance en la fiction…J’aime cette idée que la fiction parle de nous sans dire que c’est nous… Là-dessus, je pense que le cinéma doit provoquer une pensée en mouvement. Mais face à la complexité du sujet, j’ai surtout été intéressé par les réactions en OFF des journalistes, lors des discussions avec eux. J’en ai été très étonné, parce que je ne suis pas avocat, ni sociologue, je ne fais que raconter une histoire où j’essaie de condamner la banalisation de la pornographie.

Dans votre dossier de presse vous parlez de "perversion galvaudée" : que voulez vous dire ?
La perversion est banalisée. Finalement, la perversion est une intention travestie, et c’est quelque chose de très contemporain. Sans être dramatique à l’extrême, je pense que ce qu’on nous vend aujourd’hui n’est pas  le reflet réel du produit : on critique la pédophilie, mais on continue de déshabiller des jeunes gens, on fait tout pour rester jeune, etc. Je le répète, j’essaye de condamner la banalisation de la porno, mais je n’aurais jamais filmé cette histoire en montrant tout. Mon travail se situe dans le hors champs. Il était hors de question de dénoncer en montrant, et par le fait même, d’abuser du jeune acteur. Je ne voulais pas filmer comme un pornographe.

En voyant ce film, il me semble difficile de l’imaginer il y a plus de 30 ou 40 ans, comme si la permissivité était un élément moteur neuf, actuel. Qu’en pensez-vous ?
Avant, il y avait le poids des idéologies. On y croyait encore. Le discours de Pierre (l’éducateur) date de cette époque là. Ces libertés acquises autour de 1968 n’ont pas questionnées depuis, et il faut les questionner. En Belgique, mon film est interdit au moins de 16 ans, mais il a été refusé pour un prix des lycéens; on ne voulait pas le montrer à des élèves de 17-18 ans… Ce qui est étonnant, c’est que les réactionnaires ont trouvé le film trop libertaire et que  les libertaires l’ont trouvé réac ! Parce qu’aujourd’hui, si l’on dit qu’être libre, c’est se donner des limites, hé bien ça ne passe pas.

Élève libre traite de manipulation, le personnage principal n’a pas de libre arbitre. Mais nous aussi, témoins de cette histoire, ne sommes-nous pas manipulés ?
Savez-vous quelle est la différence entre un pervers et un cinéaste ? Le cinéaste dit qu’il va manipuler, le pervers ne dira rien. Elève libre est un film moral, mais pas moraliste; je laisse le spectateur juge de ce qu’il a vu. Je viens juste décrire une situation, et il y a de ma part absence de jugement. Mais depuis sa sortie en Europe, il y a eu parfois amalgame et on m’a dit que j’étais, moi, pervers : or ce n’est pas un film pervers, mais bien un film sur la perversion.

Pensez-vous que le cinéma est encore le bon vecteur pour déclencher passions et débats ?
Oui, car c’est l’un des plus grands arts populaires. Le problème à ce sujet n’est pas un problème de cinéma. C’est qu’il n’y a plus de débat de société ! Les gens n’ont plus l’éducation du langage, la complexité fait peur. Or il est impératif que les cinéastes continuent de s’investir dans cette voie-là, de plus en plus.

Propos recueillis par Juliette Ruer le 26 juin 2009.

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