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JE SERAI JUIF - par Robert Lévesque

2009-07-02

    Deux romans dénonçant ouvertement l’antisémitisme aux États-Unis parurent presque en même temps à New York en 1945. La guerre terminée, gagnée, laissait béante la plaie que représente, dans l’histoire de l’homme, ce racisme viscéral, profond, indécrottable. Ces romans avaient été écrits avec cran, courage et idéalisme. L’un, qui fit de l’ombre à l’autre, était celui de Laura Z. Hobson (1900-1986), Gentleman’s Agreement, arrivé en librairie le 27 avril, se maintenant des mois durant au numéro un des best-sellers au palmarès du New York Times, atteignant 1,6 million d’exemplaires vendus. L’autre, publié deux mois plus tôt, passait à l’oubli et, malgré son insuccès, il n’en était pas moins fort, c’était Focus, le premier roman d’un homme qui allait faire sa carrière au théâtre, Arthur Miller.
 
    Dépité, Miller allait se retourner vite en 1949 avec Death of a Salesman, et on connaît la suite. Juif comme Laura Z. Hobson (fille d’un socialiste, journaliste pour Time, Life et Fortune), Arthur Miller avait pourtant bien mieux qu’elle cerné ce racisme ordinaire en écrivant l’histoire d’un homme, bon Américain chrétien, chef du personnel dans une entreprise pour laquelle il a ordre de refuser tout emploi aux Juifs et qui, devant soudain par ordre porter des lunettes puisque sa vue se détériore (il a laissé passer un Juif, shame on him !), acquérait avec ses bésicles une allure de Juif. Il perdait son emploi. Il devenait Juif aux yeux de son entourage. Miller visa juste. Le roman est très fort. Vercors l’édita aux éditions de Minuit dès 1947, on l’a réédité bien plus tard chez 10-18 en 1990 et on peut le lire aujourd’hui aux éditions Buchet- Chastel.
 
    Dès 1947, Elia Kazan, qui travaillait surtout au théâtre et allait plus tard mettre en scène les pièces de Miller à Broadway, s’empara du roman de Laura Z. Hobson pour le porter à l’écran. Là aussi, le succès fut au rendez-vous : trois Oscar, meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure interprétation féminine de soutien (Celeste Holm). Le « truc », avec Hobson, avait été (ce qui frappa beaucoup l’imagination, mais n’atteignait pas la profondeur kafkaïenne de Focus) de concevoir qu’un journaliste, bon Américain chrétien, veuf, vivant avec son fils et sa mère, se lance dans une enquête sur l’antisémitisme en se faisant passer pour un Juif.
 
    Le film de Kazan, aujourd’hui, comme le roman d’Hobson qui, en dépit de son courage,  avait un ton bon chic bon genre, apparaît plus hollywoodien que politique, plus romanesque que réaliste. Le contraire du roman de Miller qui, s’il avait trouvé un cinéaste à la hauteur, aurait pu devenir un très grand film. M’enfin… Avec Kazan, ce Gentleman’s Agreement, traduit sous le titre Le mur invisible (à Télé Québec le samedi 4 juillet à 22 heures 30), permettait à Gregory Peck de se préparer aux grands rôles moraux et idéalistes qu’il allait peaufiner avec plus de grâce dans To Kill a Mockingbird cinq ans plus tard, passant de l’antisémitisme au racisme envers les Noirs. Peck ou les grandes causes, il semble que ça allait de soi…
 
    Ce qui dans ce film de Kazan semble le freiner, Peck, dans ses élans de personnage humaniste, c’est la part de l’histoire d’amour. Il en fallait une, paraît-il. Dorothy McGuire était de service. Elle assume mal. Son personnage de divorcée friquée est coupé au couteau, elle est antisémite sans le savoir, puis elle croit, s’en rendant compte, qu’elle ne le sera plus, etc., bref, on n’y croit pas et la scène de sa « conversion » est parfaitement ridicule. Ne reste que le baiser final, que les Américains, antisémites ou pas, attendaient, et qui arrive, bien sûr, sur une porte qui va se fermer derrière eux, couple impossible (lui trop beau, elle trop conne, lui si vrai, elle si fausse) d’un enjeu autrement plus grand qu’un happy end marital, dans un film engoncé qui avait pourtant l’insigne honneur de laisser entendre à tour de bras ce mot de Juif jusque là banni des écrans américains.
 
Robert Lévesque
 

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