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Plateau-télé

REGARD EFFAROUCHÉ - par Robert Lévesque

2009-07-23

    Akasen chitai ou La rue de la honte, 1956, c’était le dernier film de Kenji Mizoguchi, son quatre-vingt-cinquième si l’on compte ce qui est répertorié dans les bouquins depuis celui de 1922, qui serait le premier, tourné à 24 ans ; donc au moins 85 films en 34 ans de boulot ininterrompu pour cet homme qui meurt avant la soixantaine et laisse une œuvre à la fois d’artisan et de maître, conçue en usine, outillée avec génie, une filmographie appliquée et patiente qui culmina, après les commandes de temps de guerre et les adaptations multiples (dont un Arsène Lupin) dans ses chef-d’œuvres multipliés depuis Les 47 ronins de 1942 jusqu’au sommet des Contes de la lune vague après la pluie de 1952. Mizoguchi, fabricant à la chaîne de merveilles aussi inspirées que sobres…
 
    Sur TFO le 24 juillet à 21 heures, on se tape donc ce dernier travail d’un cinéaste d’exception, que Godard vénérait, qu’Henri Langlois admirait dans le moindre détail, que les ciné-clubs de nos adolescences (j’ai 64 ans) programmaient pour notre plus grand bonheur et notre éducation filmique, quand ce Mizoguchi et puis Kurosawa et puis Kobayashi et puis Ozu (tous ayant débuté dans l’assistanat) étaient devenus de gigantesques génies filmeurs d’un (alors) des tout premiers cinémas au monde, le japonais pur saké, arrivé après celui d’Eisenstein-Potemkine, avant celui de Fellini-Strada puis de Godard-Chinoise
 
    La rue de la honte, c’est une ruelle du quartier Yoshiwara à Tokyo dans les années 50, avec ses lupanars, ses premiers néons, une rue supposément de plaisir comme on dit, mais c’est évidemment tout le contraire ; attention, Mizoguchi ne se contente pas de démontrer que la prostitution est une misère, il montre, en effectuant une étude remarquable si fine en détails observés, en silences entendus, comment cinq femmes (Yumeko, Yasumi, Hanae, Mickey et Yorie) sont arrivées là, pourquoi elles sont là, pour qui… Au même moment, on entend sporadiquement par des voix de reporters à la radio qu’un débat parlementaire a lieu autour d’un projet de loi qui abolirait la prostitution.
 
    Sans prise de position, sans soulignement, Mizoguchi l’humaniste, en illustrant le quotidien de ces cinq femmes (jamais ne voit-on de scène de baise), fait ressortir à quel point une législation, une interdiction, serait une erreur fondamentale, qu’elle ne règlerait aucun des drames et les empirerait sans doute tant une société autoritaire est incapable de gérer et même de comprendre les misères qu’elle engendre : Yumeko perd le respect de son fils ; Yasumi fait cracher l’argent d’un client pour libérer son père ; Hanae pour nourrir son bébé et son mari au chômage ; Mickey retombe dans le métier après avoir été abandonnée par son amant soldat ; Yorie préfère se vendre pour échapper à l’esclavage dans lequel un  paysan la maintient.
 
    Les regards, les ombres, les détails, la pudeur et la retenue des actrices, l’immobilité fréquente de la caméra font de ce mélodrame de quartier gris une tragédie universelle et, comme si ce n’était pas assez grand, assez fort, la dernière scène du film vient amplifier, gratifier l’étude mizoguchienne d’un dernier regard, celui d’une nouvelle arrivée, poussée sur le trottoir par la patronne pour attirer un premier client, ce regard effarouché dans lequel la violence, la tendresse et la haine n’arrivent pas à se débrouiller… Sobre et percutant chef-d’œuvre.

 Robert Lévesque

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