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ÉLÈVE LIBRE - critique d'Helen Faradji

2009-07-30

L’ÉCOLE DE LA CHAIR

    Ah, le petit malin. Dédier, dès les premières secondes de pellicule, son film « à nos limites ». D’emblée, ça place le décor. Ca dédouane, même. "Ne faites pas vos dames outragées, vous étiez prévenus. Vous n’aviez qu’à lire". Déjà, dans Nue propriété, son précédent, le belge Joachim Lafosse nous avait fait le même coup. « À nos limites ». C’est à la fois gonflé et un peu facile. Mais force est de constater que c’est aussi bel et bien vrai.

    Car le spectateur, devant Élève libre, n’a pas le choix. Il doit se questionner sur son propre rapport aux images, sur ce qu’il peut / veut accepter de voir ou non. Il doit se laisser aller à un abandon total avant, peut-être, en sortant de la salle, de se demander comment il est censé réagir devant ces images. Il n’a d’autres choix que d’embrasser cette première pulsion, presque inconsciente, du spectateur : celle du voyeurisme. Pour certains, l’indignation frappera fort. Ceux-là ne seront peut-être même pas restés jusqu’à la fin. Pour d’autres, le trouble envahira l’esprit dans ses moindres recoins. Pour encore d’autres, la réflexion proposée sur la mince frontière séparant transmission ry transgression passionnera. Est-ce sa complexité, le défi qu’il lance au spectateur qui ont si vite chassé ce film des salles (pour mémoire, il atterrissait au cinéma chez nous le 2 juillet dernier)? Est-ce son statut d’œuvre-limite qui le fait se retrouver aujourd’hui sur un dvd, tout seul, sans bonus, ni suppléments (pour en avoir, un petit détour par ici pour retrouver l’entrevue de Juliette Ruer avec le cinéaste)? Peut-être. Toujours est-il qu’il y a dans cette chronologie une logique de distribution qui nous échappe . Car Élève libre est à sa façon un film important.

    Théorique sans jamais théoriser, abordant de front de vastes questions morales sans jamais moraliser (à l’exact inverse du cinéma d’un Christophe Honoré, par exemple), Joachim Lafosse se penche donc sur l’étrange année de Jonas (Jonas Bloquet, étonnant et avec juste ce qu’il faut de fragilité pour troubler), 16 ans, jeune timide que la vie semble vouloir laisser sur le bas-côté. Ses études? Ratées. Le tennis, sa passion? Pas mieux. C’est alors qu’entre en piste Pierre, un trentenaire affable tout prêt à aider le jeune Jonas à retrouver la direction du droit chemin. Et même plus.

    Dans Nue propriété, Lafosse filmait l’implosion d’une meute familiale dont chaque membre était un loup pour l’autre en fonçant tête première et à pleines mains dans le magma d’un réel assez terrifiant. Si les deux films charrient une même conception rigoureuse et élégante de la mise en scène, l’impression d’ensemble laissée par Élève libre est différente. Plus choquante, c’est vrai, plus dérangeante, mais aussi moins frontale, plus
« sereine », si on peut oser le mot devant ce cinéma jusqu’au-boutiste. Peut-être est-ce l’utilisation du scope, adoucissant les contours de l’image en la rendant aussi plus solennelle. Peut-être encore est-ce la base même du film – le récit d’apprentissage – dont l’on croit toujours naïvement qu’elle ne peut jamais mal tourner. Ou peut-être encore est-ce parce que Lafosse semble avoir raffiné son art de l’ambiguïté, sa pratique du malaise. Toujours est-il qu’Élève libre est un film qui sait provoquer sans recours aux grosses ficelles de la provocation. En ces temps cinématographiques où règne le consensus mou, cette précieuse qualité n’est vraiment pas le moindre de ses atouts.

Helen Faradji

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