Format maximum

Plateau-télé

MORALE A LA PLANCHA - par Robert Lévesque

2009-07-30

    J’avais gardé de La collectionneuse le souvenir paradoxal d’un farniente intellectuel épatant, entre soleil et maïeutique, un film de plage sans surfeurs ni frites ni transistors mais avec une rhétorique piquée d’éthique, ce Rohmer nouveau nous servant a la plancha ce qu’il appelait un conte moral : j’étais jeune, j’étais intellectuel, j’étais cinéphile, je passais mes étés à Sainte Luce sur mer dont la plage n’était ni de sable blond ni de galets mais de varech salé et de rochers coupants pour les ripatons ; le pick-up amené sur la grève au bout d’un long fil noir sortant du chalet, nous écoutions les tubes du temps, à peu près tous français hormis les Platters et I’m sorry de Brenda Lee ; Gainsbourg poinçonneur des lilas, les amis d’autrefois d’Anne Sylvestre, les garçons et les filles de Françoise Hardy, les coquillages et crustacés de Brigitte Bardot…, nous jouions à la collectionneuse comme nous avions joué aux Tricheurs et aux Godelureaux
 
    Faut-il briser les souvenirs ? Hier, j’ai visionné ce Rohmer de 1966 (il passe sur Télé- Québec le 31 juillet à 23 heures 10) et je me rend compte que j’en avais oublié la froideur, la radicale froideur, l’étrange impassibilité presque irritante des protagonistes : Adrien qui par hasard lit Rousseau dans la Pléiade et se propose d’ouvrir une galerie d’art, Daniel qui ne fout rien et plane (mais on ne voit pas l’ombre d’un joint), Haydée (c’est elle la collectionneuse de flirts) qui feuillette parfois un ouvrage sur le romantisme allemand, un trio en seuls, réuni sans préméditation dans la villa d’un ami absent, au hasard d’un été, au creux du temps, au bord de l’ennui.
 
    Qui va coucher avec Haydée ? La question menait à la dialectique plus qu’au transatlantique. Au raisonnement plus qu’à l’allongement. Et c’est là qu’était tout Rohmer, si intelligent et si austère, un janséniste de plage qui allait peaufiner plus encore son approche raisonnée des jeux de l’amour et du hasard, nocturnes ou diurnes, avec Maud, avec Claire, avec Pauline dans ses films suivants. Avec Haydée et son bikini, avec Adrien et Daniel, nous n’en étions qu’aux premiers balbutiements du rohmérisme et aujourd’hui je trouve ce film plus lancinant que prégnant, et puis un rien chiant pour tout vous dire…
 
    Quel en avait été le charme si j’en avais oublié la froideur fondatrice ? Beau sujet de dissertation devant lequel je ferai la critique buissonnière pour m’intéresser à ceux qui jouèrent cet été-là dans ce chassé-croisé filmé du côté de Ramatuelle : Patrick Bauchau, Daniel Pommereulle et Haydée Politoff pour le trio, et Mijanou Bardot en apéro puisque son personnage nommée Mijanou refusait d’accompagner Adrien sur la côte pour aller à Londres avec un contrat de mannequin en poche (pourquoi seul le personnage d’Adrien avait droit à un prénom autre que le sien ?).
 
    Patrick Bauchau, c’était et c’est encore le fils de l’écrivain belge Henry Bauchau. Dans le film de Rohmer, il n’arrivait pas à coucher avec Haydée, mais dans la vie réelle il a vite épousé la fille de l’apéro, la Mijanou, qui s’appelait Marie-Jeanne Bardot et était la sœur cadette de l’autre, celle dont nous savourions les coquillages et crustacés à l’époque... Née en 1938, quatre ans après l’autre, elle a donc les 71 berges, madame Bauchau dont le mari est un habitué des téléséries américaines, entre autres 24 heures chrono. On la comprend de faire oublier sa parenté avec le parangon de l’amour des phoques qui fait copine avec Le Pen…
 
    Haydée, elle, Haydée Politoff, née à Paris en 1946, on ne sait plus ce qu’elle est devenue, elle est aux stars absentes, la dernière fois qu’on l'a vue c’était dans La femme qui pleure de Doillon en 1979… Elle avait repris du service chez Rohmer pour L’amour l’après-midi en 1972. Pour les puristes, on l’a vu toute nue dans Bora Bora d’Ugo Liberatore en 1969…
 
    Quant à Daniel, au beau nom de Pommereulle, c’est plus triste. Après avoir tourné La mariée était en noir de Truffaut, Week-end de Godard et Les idoles de Marc’O, il a abandonné le cinéma pour la peinture, la sculpture, la poésie, il a eu droit à un accrochage à Beaubourg et il est mort à 66 ans en 2003, oublié. Dans La collectionneuse, son personnage est insaisissable et sa voix rappelle celle d’Hubert Deschamps dans laquelle passent des relents de celle de Cocteau…

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.