Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'INDOMPTABLE

2009-07-30

    « Cassavetes ne filme pas contre ou à côté du monde, mais lance au cinéma le défi d'être à sa hauteur ». Ca, c'est le genre de phrase qu'on aurait rêvé de savoir écrire. Pas parce qu'elle est, ce qui n'est déjà pas si mal, tout simplement sublime. Mais parce qu'elle désigne si précisément le cinéma du plus grec des cinéastes américains, qu'elle le fait ressentir si justement, qu'elle semble finale.

    Cette phrase, c'est Jean-Baptiste Thoret qui l'a sortie de sa plume dans Le cinéma américain des années 70 (éditions Cahiers du cinéma, «Essais» pour les curieux) au milieu des pages qu'il consacre à John Cassavetes. Au grand John Cassavetes. À ce cinéaste qui faisait respirer le réel comme personne. À ce filmeur sensible et généreux qui savait regarder les hommes – et les femmes – tomber sans jamais les juger. À ce metteur en scène direct et intelligent qui observait les marges sans les marginaliser.

    Ce cinéma, unique, libre, passionné, sera donc à l'honneur d'une rétrospective organisée par le cinéma du Parc (www.cinemaduparc.com) à compter du vendredi 31 juillet et jusqu'au 13 août. On y retrouvera Shadows, bien sûr, son premier, et son regard fringant sur la jeunesse bouillonnante sous la musique de Charlie Mingus, parvenu jusqu'à nous parce qu'un jour de1958, Cassavetes, encore jeune acteur, avait profité d'une tournée de promotion pour demander aux auditeurs de l'aider à monter son premier projet de film. On y verra Too late blues de 1961, aussi, et son musicien aux désirs purs. Le classique The Killing of a Chinese Bookie : son co-scénariste s'y appelait Martin Scorsese et à deux, ils y réinventèrent tout bêtement le film noir. A Child is Waiting : un intrus, celui-là, mélo de studio avec Judy Garland et Burt Lancaster, entièrement remonté par le producteur, on les aura vraiment tous comme ça. Évidemment, il y aura Faces : 3 ans à monter cette réflexion déchirante sur la vacuité et sur l'amour, récompensée 5 fois à Venise et qui fit découvrir au monde le profil noble et racée de la grande Gena Rowlands. Et Gloria l'inoubliable. Et puis encore Husbands, Love Streams, A Woman Under the Influence, Opening Night (ces 3 composantes de sa « trilogie de l'hystérie »), Minnie and Moskowitz et Big Trouble. Paf, les 12 d'un coup, juste pour nous.

    Pour corser le tout, on aurait pu inclure quelques films de Cassavetes acteur aussi. Ca nous aurait au moins occupé jusqu'à décembre. Imaginez : quelques épisodes de la série policière Johnny Staccato en apéritif, un détour par Crime in the Streets et The Killers de Don Siegel puis par The Dirty Dozen d'Aldrich (on se rappelle encore de son Victor Franco, charmeur en diable, rebelle comme on n'en fait plus), une bifurcation par le Rosemary's Baby de Polanski ou The Fury de De Palma. L'homme a non seulement accompagné, mais presque symbolisé cette double décennie pendant laquelle le cinéma américain réinventa avec énergie et puissance ses nouvelles règles du jeu, et après laquelle il ne fut plus tout à fait le même. Pour débuter, les films qu'il a réalisés suffiront… Sur le papier, quelle réjouissance! Sauf que…

    Sauf que, comme c'est devenu une désolante habitude, cette rétro ne sera pas tout à fait celle dont on rêvait. En « numérique », les films de tonton Cassavetes et débrouillez-vous avec ça. Voilà ce qu'on nous offre. Du brouet lorsqu'on espérait de la haute gastronomie. Alors oui, bien sûr, on nous rétorquera que les copies 35 sont chères, que le transport ceci, que l'organisation et la disponibilité cela, que c'est déjà mieux que rien….Mais on pourra bien nous rétorquer ce qu'on voudra, on ne nous ôtera pas de la tête qu'une rétro Cassavetes, ça se soigne, ça se bichonne, ça se mitonne aux petits oignons. Ca ne s'organise pas en réunissant quelques dvd et quelques bétacams qu'on aurait très bien pu regarder tranquilles chez soi, les bonus en sus (d'autant que plusieurs de ses films sont disponibles chez le vizir des distributeurs dvd, Critérion). Non, vraiment, il y a là quelque chose de choquant. Que l'on utilise le dvd dans une salle de cinéma pour faire découvrir une œuvre méconnue, impossible à faire voyager autrement, soit. Après tout, le dvd peut aussi être le meilleur ami du cinéphile curieux. Mais dans le cas de Cassavetes, il y a hérésie. Que les projections numériques soient d'excellente qualité ou non n'y change à la rigueur rien du tout.

    Cassavates et la pellicule, c'est une histoire d'amour sur laquelle on ne peut pas, on ne doit pas transiger. Faire découvrir les films du grand bonhomme en dvd, surtout à ceux qui ne les ont jamais vus, c'est un peu comme briser le pacte. C'est un peu comme enlever de leur air à ces films bouffées d'oxygène, leur ôter une part de vérité. C'est un peu comme s'imaginer une tablée réunissant le cinéaste et la Rowlands autour de leurs chers Peter Falk, Ben Gazzara, Seymour Cassel, sans bouteille d'ouzo pour faciliter les éclats de rire. Alors oui, bien sûr, on s'en contentera parce qu'on n'a pas vraiment le choix. Mais personne ne nous empêchera de trouver que Cassavetes méritait mieux que ce pis-aller.

Petit ajout de consolation:
Gena Rowlands sera elle aussi de la rétrospective, via 4 témoignages enregistrés qui seront diffusés avant chacun des films.

Bon cinéma

Helen Faradji

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