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ZABRISKIE POINT – critique de Marcel Jean

2009-08-06

LA MAISON DE VERRE

    Warner Video vient enfin de rendre Zabrisikie Point de Michelangelo Antonioni disponible en dvd. L’attente aura été longue pour les cinéphiles, si longue que les rumeurs les plus folles ont eu le temps d’être propagées par Internet, l’une d’elle voulant même que Jack Nicholson, déçu par Profession : reporter, ait acquis les droits du film pour en empêcher la diffusion afin de se venger d’Antonioni… En fait, on devrait plutôt voir dans ce délai le désintérêt de la MGM, qui a produit le film, pour une œuvre qui fut à l’époque un gouffre financier. Produit au coût de 7 millions de dollars par le très conservateur studio qui voulait ainsi surfer sur la vague contestataire d’Easy Rider, Zabriskie Point a rapporté à peine 900 000$ (Blow Up, le film précédant du cinéaste, avait fait plus de 20 millions). Le film avait d’ailleurs été éreinté par une bonne partie de la critique à sa sortie : Zabriskie Point était trop audacieux et irrévérencieux pour la critique réactionnaire et pas assez militant pour la critique de gauche.

    Sorti en 1970, dans la foulée de l’agitation sur les campus universitaires, Zabriskie Point aborde, dans le plus pur esprit antonionien, les frustrations et le désir de liberté de la jeunesse de l’époque. D’un côté, Mark (Mark Frechette), étudiant décrocheur et individualiste soupçonné du meurtre d’un policier. De l’autre, Daria (Daria Halprin), secrétaire intérimaire d’un promoteur immobilier. Mark vole un petit avion et survole le désert. Daria se rend à Phoenix en voiture pour rejoindre son patron. Leurs itinéraires se croisent près des falaises de gypse de Zabriskie Point. Pendant quelques heures ils se parlent, s’aiment, en marge du monde. Mark retourne ensuite à Los Angeles et est abattu par la police. Daria se rend brièvement dans la maison de verre de son patron pour constater qu’elle n’appartient plus à cet univers de consommation et de gaspillage.

    Le film se termine par l’une des séquences les plus célèbres de la filmographie d’Antonioni : l’explosion de la superbe maison du promoteur vue sous une douzaine d’angles, suivie de celles d’un frigo, d’un bureau, d’une bibliothèque, d’un placard rempli de vêtements. Cinq bonnes minutes de destruction, de libération d’énergie, de révolte. La société qui n’en finit plus d’exploser. Puis un plan de Daria, le visage illuminé d’un sourire de contentement, qui reprend la route vers le soleil couchant.

    Film inscrit dans son époque, Zabriskie Point trouve encore une résonance surprenante dans notre monde dévasté par la crise. Les inquiétudes de la jeunesse d’alors rejoignent facilement celles des altermondialistes et des écologistes d’aujourd’hui. Voilà pour la première constatation! Quant au reste, le style d’Antonioni s’impose ici de façon éclatante à travers l’utilisation de couleurs saturées et une aptitude inégalée pour créer des cadres stupéfiants. Le dvd de Warner (qui soit dit en passant ne contient aucun supplément) respecte fort heureusement le cadre d’origine (et est bonifié de sous-titres français). Revoir Zabriskie Point aujourd’hui permet d’ailleurs de constater à quel point ce film fut sans contredit la principale inspiration esthétique de Wim Wenders pour Paris, Texas. Tant au niveau des couleurs que dans la manière de filmer le désert ou Los Angeles (l’utilisation des panneaux publicitaires, notamment), on retrouve la marque d’Antonioni dans le travail de Wenders. D’ailleurs, pour l’anecdote, signalons que Sam Shepard a collaboré aux scénarios des deux films.

    Toujours du côté des anecdotes, rappelons qu’après le tournage Mark Frechette et Daria Halprin se sont installés dans une commune. L’acteur a d’ailleurs versé au groupe la totalité du cachet reçu pour le film. Daria Halprin a quitté l’endroit quelques mois plus tard pour devenir Madame Dennis Hopper. Quant à Frechette, il a été arrêté lors d’un vol de banque « politique » en 1973. Il est mort en prison deux ans plus tard, lorsqu’il s’est échappé une altère de 75 kilos sur la gorge. Il avait 27 ans. La scène d’amour pendant laquelle Frechette et Halprin s’enlacent dans le désert, entourés d’une centaine d’autres couples, figure elle aussi au panthéon du cinéaste. Elle a d’ailleurs valu à Antonioni d’être l’objet d’une enquête du FBI, pour violation du Mann Act, qui interdit le transport de femmes d’un état américain à l’autre dans le but de leur faire commettre des actes immoraux. Que dire de plus… Ah! oui… Les patrons de la MGM ont exigé qu’Antonioni retire un plan : dans le montage original du cinéaste, vers la fin du film, l’avion de Mark survolait Los Angeles en tirant une banderole sur laquelle on pouvait lire « Fucking America! »

Marcel Jean

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