Format maximum

Plateau-télé

JE SUIS TON COPAIN - par Robert Lévesque

2009-08-06

    Le 21 septembre 1959, au Henry Miller's Theater de New York, Yves Montand donne son premier tour de chant en Amérique ; la salle est pleine de vedettes et Montand, qui a eu son portrait avantageusement brossé dans les pages du NYT, est présenté comme « the France's most popular entertainer ». Standing ovation à la clé. Dans l'assistance, Marilyn Monroe est là avec Monty Clift lui servant d'escorte car Arthur Miller est retenu. On sable le champagne à l'Algonquin. Montand fera 42 soirs à guichets fermés et lorsque Miller pourra aller l'entendre, Marilyn accompagnera son mari. Elle adore Montand dont le prénom Yves, sonnant comme « Eve », l'amuse…
 
    Novembre 1959. À 38 ans Montand chante au Huntington Hartford Theater de Los Angeles. Succès encore. On l'invite au Dinah Shore Chevy Show, la grande cote d'écoute de la télé américaine (Chevy, pour Chevrolet qui sponsorise…). Le gratin californien se l'arrache. Lui et l'actrice Simone Signoret, sa femme, sont reçus chez les Kirk Douglas. La potineuse Louella Parsons, qui se fait un peu vieille à 78 ans, écrira que « la terre entière s'y pressait ». De cette terre entière, retenons qu'il y avait Romain Gary, consul de France à L.A., et le cinéaste George Cukor…
 
    La tournée triomphale de Montand se termine à San Francisco au Geary Theater. Un soir à leur hôtel, le couple Signoret-Montand, préparant leurs bagages pour le Japon, entend le téléphone sonner. Dring. Simone, qui vient de tourner Room at the Top pour Jack Clayton, sait qu'on cause d'elle pour un Oscar… Yves, lui, n'attend rien, il a tout eu, mais le coup de fil est pour lui. Simone lui tend le combiné. Un type de la Twentieth Century Fox lui propose d'être le leading man de Marilyn Monroe dans son prochain film ! Une comédie musicale ! Le titre ? Let's Make Love. Il pense un instant à son enfance à Marseille, Ivo Livi fils de paysan, et il dit oui. Il saura plus tard qu'il était le cinquième choix après Cary Grant qui refusa net, Rock Hudson ligoté par un contrat, Charlton Heston trouvant le cachet insuffisant et Gregory Peck qui hésita puis refusa.
 
    Être le leading man de Marilyn, c'était forcément risquer le rôle de faire-valoir et puis la réputation de la star, poliment dite perturbée, avait tout pour inquiéter. Montand (sa chance était là !) fonça tête baissée dans ce film dont le titre français sera plus sobre, Le Milliardaire (sur Télé Québec le 8 août, 22 heures 30). Il sera Jean-Marc Clément, ce Français milliardaire réputé et brocardé dans une revue de Broadway dans laquelle il va,  incognito, se glisser et tomber amoureux d'une danseuse qui chante à qui veut l'entendre que son cœur est à papa… (on l'entend encore ce My Heart Belongs to Daddy…). Marilyn et Montand, la table était mise pour la salade aux potins, rumeurs et ragots gratinés. Signoret, qui n'avait pas trouvé le scénario trop vulgaire, encouragea Montand, se tenant sur ses gardes, jouant le jeu à la décontracte…
 
    Imaginons : à Hollywood, le couple Montand-Signoret et le couple Miller-Monroe sont voisins de bungalows, le 20 et le 21. Cukor a accepté de diriger le film à la place de Billy Wilder qui s'est récusé. Les Miller et les Montand affichent une image de couples intelligents et libres, beaux et riches. Marilyn et « Eve » répètent ensemble dans l'un ou l'autre bungalow pendant qu'Arthur (qui n'a rien à voir, comme Simone, avec ce film) bûche sur le scénario de The Misfits que Marilyn tournera avec John Huston l'année suivante. Californie 1960. Marilyn se met à douter du scénario et du talent de Cukor, et elle se met au Demerol. La presse commence à renifler, sûre de se taper de la copie sensationnelle genre Marilyn trompe Miller, Montand cède au charme de la star, Signoret pleure, etc. On a tout dit, et il n'y a pourtant pas eu grand-chose. Miller, Montand et Signoret vont faire l'impasse sur ce faux scandale dans leurs écrits autobiographiques.
 
    Le plus grave, c'est l'état de Marilyn qui se détériore. Entre jours de tournage et séances chez son psychanalyste, son cœur balance, sa tête craque. Un jour, elle ne sort pas de son bungalow. Un autre, elle quitte le plateau. Montand, sec sur la question professionnelle,  pragmatique mais un peu énervé tout de même, lui glisse un mot sous sa porte et, si l'on se fie à ses biographes (Hervé Hamon et Patrick Rotman, Tu vois, je n'ai pas oublié, Seuil-Fayard 1990), ce mot était celui-ci : « Ne me laisse pas travailler pendant des heures sur la scène que tu as déjà décidé de ne pas tourner le lendemain. Moi, je ne suis pas un affreux, je suis ton copain, et les caprices de petite fille ne m'ont jamais amusé. Salut ! ». Le mot caprice la piqua au vif et Marilyn, selon les témoignages de Cukor et de Miller, ne travailla jamais aussi normalement qu'après ce mot glissé sous sa porte…
 
    « Love Affair » ou pas entre ces deux-là, la Signoret eut tout de même, au besoin, sa revanche. Les nominations aux Oscars tombèrent, elle y était en lice pour Room at the Top, contre Katherine Hepburn et Liz Taylor pour Suddenly Last Summer, Audrey Hepburn pour Nun's Story et Doris Day pour Pillow Talk, alors que Marilyn passait son tour pour sa performance dans Some Like it Hot

Robert Lévesque
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.