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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

MISS SWINTON, JE VOUS AIME

2009-08-06

    Tilda Swinton n’est pas une actrice comme les autres. Bien sûr, il y a d’abord son physique lunaire et flamboyant à la fois. Puis sa présence à la fois aristocratique et décalée, capable de donner à n’importe quel rôle ce surplus de charisme et de singularité qui fait la différence (il faut la voir toute de blanc vêtue habiter l’espace quasi-onirique construit par Jim Jarmusch dans The Limits of Control ou jouer à l’avocate nerveuse dans Michael Clayton). Son jeu aussi, évidemment, peaufiné sur les bancs de la Royal Shakespeare Company, excusez du peu, qu’elle ne cesse depuis de raffiner (vérifiez, un simple haussement de sourcils lui suffit dans Burn after Reading des Coen… quant à ce fameux Julia d’Erick Zonca, où elle est paraît-il, à couper le souffle, nous attendons de moins en moins patiemment que quelqu’un se décide à nous le montrer par ici). Enfin, ou peut-être surtout, son engagement absolu, que l’on sent presque viscéral, envers le cinéma.

    Déjà en 2006, lors d’un discours d’ouverture au festival de San Francisco, l’incroyable comédienne s’était fendue d’une déclaration comme on en entend que trop peu, en forme de lettre ouverte à son fils où elle comparait l’acte de réaliser à un acte de foi : "The thing is for me filmmaking, too, has always been an act of faith. Not only in the sense in which one needs a certain amount of conviction to get the films made in the first place, but in the more amorphous sense in which one takes one’s faith to the cinema as to the confessional: the last resort of the determined inarticulate, the unmediated, the intravenous experience of something existential, transmuted through the dark, through the flickering of the constant image through the projector onto the screen. The sharing of private fantasy, the very issue of the unconscious made in light. Faith way beyond politics, way beyond religion, way beyond time." Quand les acteurs deviennent eux aussi auteurs... on leur inventerait presque une politique à eux aussi.

    Deux ans plus tard, l’intransigeante confirmait encore son activisme en créant, elle-même comme une grande, un festival de cinéma – une édition unique - dans sa ville natale de Nairn, au nord-est de l’Écosse. Au programme : deux soirées programmées par Joel Coen, un hall de bingo, des gros sacs mous en guise de fauteuil, une entrée à payer en plateaux de gâteaux faits maisons et 8 ½ de Fellini en clôture. Juste comme ça, pour se faire plaisir, pour célébrer le cinéma. Juste parce que pour elle, avoir les moyens veut dire de bien belles choses.

    S’il n’y avait que ça, Tilda Swinton aurait déjà notre admiration éternelle. Mais voilà qu’elle récidive. Et sur la route en plus. C’est en effet dans The Guardian, qu’on pouvait cette semaine prendre connaissance de son nouveau tour de force : traîner pendant 8 jours et demi au milieu des Highlands écossais (sur la route B863 pour les connaisseurs) un cinéma mobile, en compagnie du cinéaste irlandais Mark Cousins et d’une quarantaine de joyeux allumés. Le but : camper chaque nuit avant de déplier le grand écran de la bestiole dans les villages alentours pour y projeter un petit best of de cinéma indépendant et classique (Burden of Dreams de Les Blank, 1982, Bag of Rice de Mohammad-Ali Talebi, 1996, Cold Fever de Fridrik Thor Fridriksson, 1995, Culloden de Peter Watkins, 1964, Sullivan’s Travels de Preston Sturges, 1941 ou encore Throne of Blood d’Akira Kurosawa, 1957). Un peu d’huile de coudes, une tonne d’enthousiasme, de la passion par pelletées entières, et voilà un festival de cinéma itinérant destiné à ceux que le cinéma ne visite que rarement, il faut bien le dire (on s’imagine aisément que les coins paumés de l’Écosse n’ont en effet rien à envier à nos régions reculées quand vient le temps d’aborder la question de la diffusion du cinéma indépendant).

    Cette ode à la pellicule n’aura lieu que cette année. Mais Swinton promet déjà d’autres inventions, d’autres folies pour les années à venir. Juste parce que le cinéma le mérite. Juste parce l’engagement des artistes peut aussi prendre cette forme de dévotion enthousiasmante pour le grand écran. Juste parce que faire du cinéma sans l’aimer autant n’a presque pas de sens. Non, décidemment, Tilda Swinton n’est pas une actrice comme les autres.

Bon cinéma

Helen Faradji

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