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TAPI DANS LE DÉSESPÉRÉ

2009-08-13

    Il est rare que l'on connaisse des films par cœur, scène par scène, plan par plan, comme on connaît les vers d'un poème, toute une chanson ; c'est le cas avec Réjeanne Padovani de Denys Arcand, cru 1973, un film qui se déroule tout seul dans ma tête depuis la première image, le plan général d'une rue tranquille, la nuit, quand à gauche du champ apparaît le devant d'une limousine noire sur lequel flotte un petit drapeau du Québec ; le ministre de la Voirie vient passer la soirée au split-level cossu de Vincent Padovani, gros entrepreneur italo-montréalais.
 
    Jusqu'aux derniers plans, la démolition des maisons qu'habitait le prolétariat d'un quartier de l'est de la ville, tournés comme un lent ballet de pelle mécanique au son de l'air de Gluck « Che fare sensa Eurydice », je revois tout le déroulement du chef-d'œuvre d'Arcand, depuis « la soirée du ministre (et du maire) chez Vincent » jusqu'au début du rasage des taudis pour faire place à l'autoroute que va construire la firme Padovani Paving Ltd, l'une des compagnies du puissant Vic Padovani dans la main duquel mangent le gratin et la pègre, tombent les millions et glissent les élus, corrompus et libidineux…
 
    Chef-d'œuvre du cinéma de fiction politique, à l'égal de certains films de Francesco Rosi et des meilleurs de Marco Bellochio (ah ! les ardentes années soixante-dix…), le Padovani d'Arcand est le film d'un cinéaste citoyen qui n'avait pas peur de prendre des risques pour viser la cible ennemie («Écrasez l'Infâme », salut Voltaire !) et, par le biais d'une fiction sans fards, montrer (par l'arme du cynisme) les liens qui unissent les mondes politique, financier et interlope. Petits fours, grosse pègre, grands travaux. Ce film, dans le Montréal de Drapeau et le Québec de Bourassa, tombait à point nommé, tellement que dans un régime plus dur son auteur aurait été accusé et certes emprisonné. Dans le Québec de 2009, en vertu de ces raisons diverses et perverses que l'on ressort au moindre écart d'un propos le moindrement direct, d'une position la moindrement affirmée dans l'univers consensuel du tout-au-correct, un tel film n'est pas envisageable (pour l'instant).
 
    Arcand, à l'époque, disait que son film n'était pas mobilisateur mais désespéré. C'est que le cinéaste d'On est au coton, son chef-d'œuvre au documentaire, n'était pas un révolutionnaire ni un théoricien de la révolution, ni un casseur ni un bretteur, mais un éveilleur allumé, un chatouilleur de conscience, un cinéaste dégagé plus qu'engagé, dégagé des tares, peurs et niaiseries du troupeau muet ; bref Arcand c'était l'historien qu'il avait tenté d'être à l'université de Montréal avant de rencontrer le cinéma et l'ONF en 1962 et d'y faire un chemin sensé, significatif, réfléchi, percutant, que ce soit en filmant sournoisement la bêtise d'une campagne électorale (Québec : Duplessis et après…) ou en inventant une histoire de vol minable d'un vieil oncle bougon (La maudite galette). Arcand était le meilleur à l'époque ! Il avait rattrapé et solidifié la position des Gilles, Groulx et Carle !
 
    À mon avis, c'est le référendum « perdu » de mai 1980 qui a brisé le cours militant de l'œuvre du fonceur de Deschambault. Son désenchantement brutal (s'ajoutant à son regard  désespéré sur la société du pouvoir) l'a mené dans une amertume qui lui a coupé les ailes ; il s'est casé dans un humour hautain et forcé qui n'avait plus de justesse dès lors qu'il abandonnait la direction intelligente et courageuse de son premier cinéma. Un humour de repli, qui aura fini par se suffire, se contenter, se bedonner en rond, donc mourir. Cinéma de mononcle. Nous avons avec Denys Arcand l'étrange et triste cas d'un cinéaste exemplaire (Jean-Louis Bory dans le Nouvel Obs donnait Réjeanne Padovani en exemple de clarté, de courage et de vigueur politique aux cinéastes français) qui a tourné le dos à ses vues politiques, ses valeurs citoyennes, pour faire le pitre parmi les pitres, fuyant l'engagement (ce qui n'est pas la mobilisation), laissant tranquille les puissants qui gouvernent et exploitent, pour se restreindre (avec beaucoup de prétention) à observer des péquenauds universitaires, ses semblables, ses frères, qui glandent et ergotent, avec assez d'argent pour mourir à l'aise au coucher du soleil qui tombe sur un lac de carte postale…
 
    Arcand a perdu l'acuité de son regard d'historien, la force de son courage de citoyen, son sens du risque, tout ce qui faisait de lui le cinéaste le plus férocement brillant de sa génération. Il faut absolument voir Réjeanne Padovani sur Télé Québec le 17 août à 21 heures. Le film est actuel. Ministre, maire, entrepreneur, magouille, mafia, bateau de luxe, contrats fricotés, tout ça, Drapeau et Bourassa morts, c'est, 35 ans plus tard, kif-kif bourricot, du pareil au même… Vic Padovani c'est Tony Accurso ! La seule différence, c'est qu'il n'y a pas un Arcand à l'œil vif, tapi dans le désespéré, pour observer, savoir, comprendre, saisir, mettre en scène l'escroquerie criminelle du pouvoir…

 Robert Lévesque

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