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TETRO - critique d'Éric Fourlanty

2009-08-13

SECOND SOUFFLE

    Coppola est un cas. Consacré à 33 ans (The Godfather), crucifié dix ans plus tard (One From the Heart), il ressuscite avec The Outsiders et Rumble Fish, puis signe près d'une dizaine de films génériques, de Cotton Club à Rainmaker, en passant par Jack et Dracula. En 2007, il tourne Youth Without Youth, film baroque, autofinancé, et qui convainc peu de monde mais lui donne un second souffle. Deux ans plus tard, Coppola va plus loin, écrit Tetro, son premier scénario original en 35 ans (The Conversation) et refait équipe avec Mihai Malaimare Jr., le jeune directeur-photo roumain qui a signé les images de son film précédent.

    Écrivain, on verrait bien Coppola en Romain Gary-Émile Ajar : figure publique et créateur tourmenté, artisan perfectionniste et fabulateur de génie, sensible aux honneurs mais qui cherche à se réinventer sans cesse. Cette quête d'une vie nouvelle est au cœur de Tetro, fable esthétisante sur l'identité individuelle, écartelée entre des origines familiales dont on ne peut se débarrasser et le besoin irrépressible de se (re)créer soi-même.

    À 17 ans, tout juste sorti de l'enfance, Bennie (Alden Ehrenreich) débarque à Buenos Aires, chez Tetro (Vincent Gallo), le grand frère qu'il idolâtre depuis que celui-ci a disparu, des années auparavant. Fils d'un célèbre chef d'orchestre (Klaus Maria Brandauer), les deux frères n'ont pas grand-chose en commun : le plus jeune est à la recherche  d'un modèle, d'une mémoire, d'un miroir; le plus âgé est un écrivain raté à la poursuite d'un oubli qui lui échappe, un amant torturé d'une Argentine au grand cœur (Maribel Verdú). Les retrouvailles seront cathartiques pour l'un et l'autre alors qu'éclatera un terrible secret de famille…

    Présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, après que Coppola ait refusé une séance hors-compétition, Tetro est de ces films que la critique parisienne adore : un objet brillant, indéniablement mis en en scène, mais plus intéressant à analyser qu'à regarder. Faudrait-il le voir plusieurs fois pour que s'évanouisse cet agacement, ce décalage, ce malaise ressentis à première vue?

    Tetro est un drame familial. Quelle famille? Celle de Coppola, bien sûr (« Ce film n'est pas autobiographique, mais tout est vrai » a-t-il déclaré à Cannes), mais aussi toutes les autres. LA famille comme source de toute histoire. Le sujet n'est pas nouveau pour celui qui a déjà dit que The Godfather était le family home movie le plus cher au monde. Ajoutez-y la création, l'ambition, la trahison et vous avez les lignes de force de l'univers Coppola, en lien direct avec la mythologie grecque, via la Sicile et le Nouveau Monde.

    D'entrée de jeu, le cinéaste s'éloigne des conventions – réalisme de téléréalité, logique des rebondissements, explications psychologisantes – qui gangrènent 90% du cinéma américain (y compris indépendant). Images de générique quasi-abstraites, lieux filmés comme sur une scène de théâtre, clairs-obscurs expressionnistes, personnages emblématiques (Carmen Maura en critique toute-puissante): nous sommes dans le mythe,  l'opéra, le conte. Mais pour un film dans lequel un écrivain dit que le langage est mort, il y a beaucoup (trop?) de mots dans Tetro.  Peut-être est-ce là le moyen pour Coppola de faire la preuve par l'absurde que le cinéma, c'est d'abord de la lumière qui parle? Et la sienne est superbe. On dirait du cinéma muet filmé avec du son. Les acteurs ne sont pas en reste. Avec sa gueule à la Antonin Artaud, Gallo a l'intensité lunaire d'une Falconetti, Alden Ehrenreich est parfait en émule de l'Actor's Studio, et Maribel Verdú, comédienne talentueuse, joue en surface comme dans une télénovela : trois façons de jouer, trois époques du jeu que le cinéaste met en parallèle : la proposition est séduisante, le résultat l'est moins.

    Bien que, d'un point de vue de spectateur, « l'expérience » Tetro ne soit pas aussi jouissive, satisfaisante, aboutie que celles vécues grâce aux meilleurs Coppola, on ne peut que s'incliner devant le goût du risque et de l'exploration d'un cinéaste qui, à 70 ans, prend encore le cinéma à bras-le-corps comme un jeune homme.

Éric Fourlanty

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