Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

UN GÉANT PARMI LES HOMMES

2009-08-13

    On attribue souvent à Pixar et à Dreamworks l'éclosion d'un cinéma d'animation « digne » des cercles cinéphiles. Mais il convient plus justement de rendre à César ce qui est à César-san : c'est bel à bien à Hayao Miyazaki que doit être attribué l'honneur d'avoir transformé le cinéma d'animation grand public en autre chose qu'une façon de se débarrasser de nos chères têtes blondes pendant quelques heures.

    Pour certains, le déclic se sera fait avec Mon voisin Totoro, délicieuse fable mélancolique en forme d'hommage à la nature. Pour d'autres, ce seront les guerrières écolo habitant majestueusement les décors de Nauscicaä de la vallée du vent ou de Princesse Mononoké qui auront remporté la mise. D'autres encore ne jurent que par Spirited Away, ours d'or à Berlin en 2002, où l'animateur déployait des trésors de ruse et de malice pour embarquer son spectateur dans les dédales d'un univers complexe effrayant et enchanteur. Pour tous, le constat est pourtant indéniable : il n'y a pas plus bel imaginaire que celui de cet homme aussi sage qu'inventif, à l'intelligence aussi vive que spontanée, à l'humanisme aussi touchant que visionnaire.

    Transposition de La petite sirène d'Andersen ouvertement destinée aux plus petits, toute en pastel et en aquarelles, Ponyo prend donc l'affiche ce vendredi. Mais pour ceux dont l'appétit ne serait pas comblé ou qui aurait passé l'âge de battre des mains en piaillant, c'est un bien bel ouvrage que fait paraître Viz Media ces jours-ci. Recueil de textes, d'entrevues, de notes, de réflexions, de planches de manga ou de documents de productions rares signés de la main de Miyazaki, Starting Point : 1979-1996 retrace donc, comme son nom l'indique, les débuts de ce celui que l'on peut appeler maître sans se tromper.

    Pour que le bouquin puisse prendre son envol, il faudra certes passer une courte introduction signée John – Pixar – Lasseter (Toy Story, Cars) où ce dernier – meilleur animateur qu'écrivain - utilise le cinéma de Miyazaki pour légitimer le succès de ses propres films, ce qui est tout de même fort en chocolat. Mais ensuite, quel régal! Quelle passion ! Quelle humilité!

    Alors qu'apprend-t-on dans Starting Point? Bien sûr, la base. Que Miyazaki est né le 5 janvier 1941 à Tokyo. Que les bombardements américains qui ont obligé sa famille à fuir la ville ont eu une influence majeure sur le développement et l'inconscient du petit Hayao. Qu'il rentre chez le géant de l'animation, Tôei, dès 1963 après des études en économie politique. Que Nausicaä, son premier succès, a d'abord existé sous forme de manga dans le magazine Animage. Qu'il fonde son studio Ghibli en 1985 pour y accumuler les petites merveilles de finesse et de précision animées au point d'être nommé en 2005 parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par Time Magazine.

    Mais le livre dépasse aussi la bête biographie factuelle pour permettre une immersion fascinante dans la pensée de l'homme. Comment à ses yeux, le Japon a pu trouver dans les mangas un exutoire drôlement efficace aux angoisses générées par la croissance économique ultra-rapide d'après-guerre. Comment sa passion pour l'animation est née en 1958 après qu'il soit tombé amoureux de l'héroïne de The Tale of the White Serpent, premier long animé en couleurs produit par Tôei. Comment l'industrie de l'animation souffre d'un trop-plein d'images et comment les films de Dinsey sont pour lui haïssables tant ils méprisent le public. Comment il ne saurait concevoir un film sans un solide fondement réaliste. Comment la liberté créatrice n'est peut-être qu'une illusion (« Le film essaie de devenir un film, le cinéaste ne fait qu'en devenir l'esclave, c'est le film qui  nous force à le créer »). Comment, après avoir vu Les amants de Louis Malle, il se convertit aux 2CV de Citroën avec une ferveur zélée. Comment son Nausicaä fut influencé par Tarzan, The Never-Ending Story et McBeth. Comment, au milieu de magnifiques pages qu'il lui consacre, il déclare toute son admiration à Frédéric Back et comment il confia à son producteur Isao Takahata après avoir vu Crac! en 1981 : "donc, nous sommes des ratés, n'est-ce pas?".

    Dans Starting Point, il y a donc tout ça et tant d'autres choses. Des principes de vie. Des réflexions sur son métier. Des anecdotes. Mais surtout, aucune leçon, aucun dogmatisme, aucune morale. Juste le plaisir et l'imagination vive d'un homme lumineux et profond qu'il offre en partage avec toute la simplicité du monde.

Bon cinéma

Helen Faradji

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