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DÉGOULINANT - par Robert Lévesque

2009-08-20

    Second film de Peter Brook, le Moderato cantabile qu’il réalisa en 1960 à partir du roman de Marguerite Duras (paru en 1958) aurait dû le décourager de persister dans le septième art. Il persévéra tout de même mais jamais plus ne travailla-t-il avec une telle « terreur » que Duras, cette diva littéraire dont même un ami comme Dominique Noguez reconnaissait qu’elle « pue du moi »… Brook préféra, à l’écran, transposer ses travaux faits au théâtre, ce qui donna un Roi Lear, un Marat-Sade, un Mahabharata qui sont des réussites cinématographiques signées par un grand homme de théâtre.
 
    Avec Duras, ce fut terrible. « L’enfer c’est Duras », devait-il ronchonner. Au départ, il y eut le problème politique du choix de l’acteur devant incarner l’ouvrier Chauvin que rencontre l’héroïne du roman, Anne Desbarèdes. Brook, avec l’accord de Duras, voulait absolument Jorge Semprun. L’écrivain étant alors dirigeant du PC espagnol, il dut refuser net le contrat car Duras avait été bannie du PC français. Pas touche…
 
    On fit avec Belmondo, le jeune garçon qui venait tout juste de tourner À bout de souffle et dont on parlait sans trop savoir ce qu’il pouvait donner et qui, de fait, garda tout pour lui, assurant une présence minimale. Mais il y avait Jeanne Moreau, et ça suffisait pour la respectabilité de l’affiche. Elle fut Anne Desbarèdes, parfaite, elle obtint la palme de l’interprétation à Cannes. Mais ce n’est pas tant avec la distribution que Brook endura le pire, c’est avec les scénaristes, la Duras et son ex-amant Gérard Jarlot qu’elle imposa au motif que c’était lui qui avait inspiré ce roman auquel elle avait donné ce beau titre de Moderato cantabile
 
    Jarlot, romancier mineur, rewriter à France Dimanche, avait neuf ans de moins que Duras. Elle et lui travaillèrent beaucoup sur le scénario. C’était la première fois que Duras adaptait un de ses textes pour l’écran (la cinéaste d’envergure audacieuse qu’elle sera n’était pas née). Il fallut huit scénarii avant d’arriver à celui que l’on allait tourner (Anne conduit son fils à un cours de piano, elle entend dans le café voisin le cri d’une femme qui vient d’être tuée par son amant, ce cri l’obsède au point qu’elle veut vivre une telle passion avec un homme ; ce sera Chauvin, rencontré le lendemain quand elle revient sur les lieux du crime). Mais Duras et Jarlot  hésitaient entre quatre fins possibles : 1- le mari d’Anne l’arrache à ce Chauvin. 2- Chauvin tente de l’étrangler. 3- Chauvin fuit épouvanté par cette femme. 4- Anne Desbarèdes va se suicider…
 
    La fin retenue c’est la fuite de Chauvin, le mari récupérant sa femme envoûtée qui allait « se perdre »… Bref, le film se fit, il n’allait pas à la cheville du roman, et seule la palme cannoise à la Moreau sauva la face. Mais le pire, pour Brook, était encore à venir. Qu’allait dire Duras ? Ce n’est pas parce qu’elle avait signé le scénario qu’elle allait se priver. Elle fut brutale. Elle récusa le film, en disant pis que pendre de ce Brook qui n’avait pas compris son œuvre…
 
    Les biographes (Duras les attire comme des mouches) ont tous relevé l’incident, la rage de Duras devant de film de Brook. Laure Adler (Gallimard 1998), comme pour la protéger, se contente d’écrire : « Elle n’aima guère le film que Peter Brook en tira »… Frédérique Lebelley (Grasset 1994) rapporte : « Duras ne l’aime pas. Elle le trouve dégoulinant, elle estime que Peter Brook s’est trompé de sujet ». Elle dira même du scénario sur lequel elle a bûché qu’il est « mauvais, faux ! ». Jarlot n’a pas dû la trouver drôle, lui qui meurt d’une crise cardiaque un an plus tard.
 
    Alain Vircondelet, plus admirateur que biographe (François Bourin 1991), reprend lui aussi ce mot de « dégoulinant », c’est Brook qui ramasse tout, c’est lui qui « s’est trompé de sujet » même si Duras a bossé dur au scénario (ce qui est tout à fait possible car il y a scénario et il y a façon de le tourner). Et Vircondelet d’ajouter que seule Duras « saura dire le secret de ses mots », seule, elle, sait que l’univers qu’elle porte, « personne d’autre (qu’elle) ne pourra le représenter »
 
    Laure Adler écrit, et c’est là qu’on trouve peut-être une utilité, une valeur à Moderato cantabile : « Ce film qu’elle n’aime pas l’encourage à passer de l’autre côté de la caméra ». Le film de ce pauvre Brook passe sur TFO le 25 août à 21 heures. Jugez-le par vous-même…
 
Robert Lévesque

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