Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

AU BAL DE LA PROMO

2009-08-20

    Dans la presse cinéma, c'est un raz-de marée. Des films de guerre l'ayant inspiré ici, aux confidences sur le personnage du colonel Landa glanées par Marc-André Lussier , en passant par le portrait mis en ligne par les Inrock annonçant leur hors-série spécial, et par tant d'autres capsules, articles de fond et autres entrevues, Quentin Tarantino est partout. Aucune raison de s'en plaindre, le bonhomme ayant le don de savoir captiver les foules – et les médias – avec sa connaissance encyclopédique de filmivore et ses réflexions intéressantes.

    Encore moins de raison de s'en plaindre qu'après avoir vu ces Inglourious Basterds, l'enthousiasme généralisé ne tarde pas à gagner. Audacieux, ambitieux, mettant tout son talent de dialoguiste au service d'un récit riche et d'une mise en scène époustouflante (il faut voir toute la maestria de ce champ contre-champ en gros plan dans la séquence d'ouverture entre le fameux colonel et un fermier français), dirigeant ses acteurs avec un plaisir plus qu'évident (Christoph Waltz y est en effet phénoménal), multipliant les références (de Wild Bunch à Riefenstahl!) tout en inventant un nouveau genre – la warxploitation, Tarantino s'y fend aussi d'une déclaration d'amour au cinéma complètement irrésistible. Et voir un cinéaste assumer son bonheur au point de réussir à nous faire gober que rien d'autre ne vaut que le cinéma, ou plus exactement qu'il n'y a pas d'autre réalité, pas d'autre vérité que celle du cinéma, avouez que ça fait un petit baume au cœur qu'on se gardera au chaud pour les longues soirées d'hiver.

    S'il fallait s'en tenir à cela, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais, puisqu'il y a un mais, c'est dans un article très fouillé des pages Médias et Publicités du New York Times que l'on peut s'amuser à dénicher la petite bête. Ou plutôt l'énorme hydre a deux têtes se cachant systématiquement derrière l'entreprise Tarantino : Bob et Harvey Weinstein. Deux producteurs/distributeurs à l'arrogance et au panache indéniables. Deux hommes qui, au début des années 90, nous avaient même fait croire qu'ils allaient sauver le cinéma américain en prenant sous leurs ailes avec raison et vision sur un tout jeune cinéma indépendant tout prêt à ruer dans les brancards. Les résultats, on les connaît : Atame d'Almodovar, sex, lies and videotape, The Crying Game, Pulp Fiction, My Left Foot, The Piano, Good Will Hunting : les palmes d'or, oscars et autres récompenses se ramassaient à la pelle. Le coup de génie des deux frangins? Pour faire exister ce cinéma, publicisons-le comme on le ferait pour des blockbusters, avec la même force de frappe, la même puissance, les mêmes coups bas mais sans les mêmes budgets! Ne reculons devant rien (pour de croustillants compléments d'information, vous pouvez toujours jeter un coup d'œil au vipérin Down and Dirty Pictures: Miramax, Sundance, and the Rise of Independent Film de Peter Biskind, chez Simon & Schuster)

    De l'eau sale, depuis, a coulé sous les ponts. Alors qu'il l'avait fondée en 1979, les frères terribles ont du quitter Miramax il y a 4 ans, rachetée par Disney, pour fonder The Weinstein Company et y accumuler les bides (Breaking and Entering, Clerks 2, Grindhouse, My Blueberry Nights...). Jusqu'à The Reader, leur récente bouffée d'oxygène, un des films les plus rentables de leur catalogue était Scary Movie 4. En termes de crédibilité artistique, on repassera. Quant aux résultats financiers de l'entreprise, c'est le fiasco. Au point même que l'article du New York Times révèle qu'une agence de conseil leur a remis un rapport les enjoignant à ne plus dépasser 10 films par année et à sérieusement penser à se calmer rayon folie des grandeurs et empire médiatique (ces dernières années, les deux frères ont en effet essayé de diversifier leurs actifs dans le monde de la télé et d'internet, sans grand succès. L'an dernier, ils ont ainsi du mettre au chômage 11% de leurs employés). Car si le marché n'aide certainement pas les distributeurs/producteurs ces temps-ci, les Weinstein ont aussi fait de leurs yeux plus gros que leurs ventres une marque de fabrique tout en affichant dans les dernières années un désintérêt de plus en plus marqués pour leurs films, les sortant par-dessus la jambe, sans réel investissement autre que financier, s'imaginant pouvoir toucher le jackpot en manipulant de loin les fils de la marionnette. Dans ce contexte, on comprend pourquoi les Weinstein ont tellement besoin de vendre le nouveau film de leur protégé. Mais à regarder la déferlante tonitruante de publicités et autres placements médiatiques de leurs vedettes (Tarantino chez Letterman, Stern et compagnie, Brad Pitt et Diane Krueger à Berlin, Mélanie Laurent et Eli Roth à Montréal…la tournée est complète), on se dit que  les mauvaises habitudes des Weinstein qui avaient déjà ruinées Miramax sont loin de n'être qu'un souvenir.

    L'article rapporte d'ailleurs ce mot terrible de Kevin Smith à leur sujet : "They had impeccable taste when they were hungry. The problem is that they're not really hungry anymore. They're starving and desperate." Mais, parfois, à trop vouloir, à trop insister, on ne fait qu'émousser l'envie. Et il serait plus que dommage que les prochains films sur la ligne de départ des Weinstein (Nine de Rob Marshall, The Road adapté de Cormac McCarthy ou une biographie de John Lennon adolescent Nowhere Boy) ne parviennent pas à se faire désirer.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (3)

  1. Très instructif comme article. Belle plume LN!

    par Jean-Thierry, le 2009-08-20 à 10h02.
  2. Clerks II, un bide? Budget: $5M Box-office: $25M Un bon retour sur l'investissement, surtout que les films de Kevin Smith sont toujours aussi populaires en DVD....

    par Kevin, le 2009-08-20 à 12h30.
  3. Certes, mais si l'on compare au premier Clarks (budget environ 27 000$ pour un box-office de 3 millions), les résultats ont été décevants pour Miramax

    par Helen Faradji, le 2009-08-20 à 18h10.

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