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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PLUS ÇA CHANGE, PLUS C'EST PAREIL

2009-08-27

     L’étude a été révélée dans les pages virtuelles du New York Times cette semaine. Après examen des signalements des réalisateurs (Todd Phillips, John Hamburg, Justin Lin, Michael Bay, la liste fait rêver) ayant présidé au destin des 85 films de studios (Paramount Pictures, Sony Pictures Entertainment, 20th Century Fox, Universal Pictures, Walt Disney Studios et Warner Brothers, excluant les films d’animation ou les produits des branches plus indy de ces mastodontes) sortis ou à sortir en 2009, le couperet est tombé : l’homo cineastus promotion 2009 est à 93% blanc (on tolère donc quelques origines exotiques, à condition qu’elles ne fassent pas taches), de sexe masculin dans 90% des cas, et d’un âge moyen de 45.62 ans. Tous sont en outre dotés d’une solide expérience de réalisation. En bref, aucune amélioration depuis qu’Hollywood est ce qu’il est. En re-bref, tellement tous les mêmes, ces réalisateurs, qu’ils en deviennent interchangeables. Une industrie de robots.

   
Selon l’article, cette homogénéité a encore de très beaux jours devant elle. Tout simplement parce qu’elle aide l’industrie. Depuis toujours. La popularité des films de studio ne se démentant pas en termes de revenus de box-office (malgré la crise, malgré internet, malgré les dvd, malgré les petites baisses de régime saisonnières, le dollar se ramasse encore à la pelle), il semble en effet possible d’attribuer ce succès au bête fait que les films ressemblent en tout point aux…autres films. « They look, sound and feel like what has gone before » rappelle-t-on dans l’article. En bref, l’achat de billets de cinéma serait aussi conditionné par le fait de pouvoir prévoir instinctivement ce qu’on verra à l’écran. Un peu comme lorsqu’on va au McDo : les choix sont peut-être nombreux, mais le goût restera le même. Le confort avant tout. Un public de paresseux, donc.


   
Sociologiquement, cette uniformité est effrayante. Car comment espérer que des réalisateurs ayant grosso modo le même background, le même profil mais aussi, et surtout, les mêmes avantages, qui tiennent donc le gros bout du bâton, ne diffusent pas dans leurs films une semblable vision du monde ? Comment s’imaginer que, puisque tout cela fonctionne très bien, ils décident de se singulariser ? Pour des réalités différentes, des observations originales de notre vie ensemble, passez votre chemin, Hollywood n’est pas là pour ça. Karyn Kusama (Girlfight, Jennifer’s Body), une des rares réalisatrices à avoir sa place à la table du boy’s club, interrogée dans l’article, pose d’ailleurs la question : « qu’acceptons-nous de perdre en acceptant ces visions homogènes ? » La réponse est claire : le monde, madame, le monde.


   
Dans un contexte si déprimant, c’est donc sur les réalisateurs eux-mêmes qu’il faudrait compter pour que les grosses machines hollywoodiennes se mettent à tenir compte d’une certaine diversité, de réalités différentes. Entendons-nous bien, la partie est loin d’être gagnée. Mais sous la plume de Kyle Buchanan, elle semble pourtant pouvoir rapporter quelques points. Dans
Movieline, l’auteur se fendait en effet d’un plaidoyer pour défendre les talents d’écriture de James Cameron (cliché de réalisateur hollywoodien parmi les clichés), y voyant notamment des traces concrètes d’une réelle pensée féministe. Scénariste d’à peu près tous ses films, Cameron ferait donc partie de ces « sauveurs » grâce à qui les grosses machines sur pellicule s’ouvrent peu à peu à une représentation plus juste et plus équitable de notre monde.

   
Terminator, Aliens, Titanic, Last Days, des films féministes ? Sans parler de leurs qualités ou non en termes d’efficacité, de capacité à ficher la trouille ou à émouvoir aux larmes, peut-on vraiment voir dans ces énormes productions les signes d’une quelconque avancée sociale ? Et Avatar, énorme retour à la science-fiction mais cette fois en 3-D dont les quinze premières minutes ont été lancées en grandes pompes sur le net, la semaine dernière, pourra-t-on vraiment y dénicher ce supplément de personnalité qui fait les grands films ? Pour Buchanan, les choses sont claires : Aliens, par exemple, est avant tout une illustration à gros moyens de ce qu’est être une mère, opposant deux mamans bien décidés à défendre leurs petits contre vents et marées, fussent-ils gluants. Quant à Terminator, le cinéaste y aurait inventé avec Sarah Connor le personnage féminin le plus « badass » de l’histoire du cinéma, la laissant évoluer du statut de pauvre serveuse timide et fragile à celui de prédateur aussi dangereux que ses opposants, comme il laissera aussi plus tard la Rose de Titanic se métamorphoser de jeune fille de très bonne famille en survivante.


   
Transformer les femmes en guerrières : voilà donc le secret pour pouvoir être qualifié de réalisateur féministe et se dédouaner ainsi de son statut de mâle dominant. En somme, inventer un nouveau fantasme d’homme blanc dans la cinquantaine en pensant, probablement très sincèrement, aider le cinéma à intégrer une diversité de points de vue et de réalité. S’imaginer être fidèle à la réalité alors que les seuls dieux de ces univers de blockbusters, responsables en réalité de cette uniformisation déprimante, s’appellent bel et bien conventions, formatage et archétypes. Si ce n’était aussi désespérant, avouez que ça aurait quelque chose de très drôle.


Bon cinéma


Helen Faradji

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