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FFM - UN BILAN. - par Gilles Marsolais.

2009-09-07

UN BILAN DU FESTIVAL DES FILMS DU MONDE

 

Comme il n'y avait aucun changement notable dans la programmation pépère de cette 33e édition du Festival, si ce n'est une diminution dramatique du nombre de films en français ou sous-titrés en français (qui sont devenus l'exception !), force est de constater qu'aucune ligne de force ne s'en dégage. Je suis donc justifié d'aller vite aux films valables que j'ai dénichés et qui pourraient vous intéresser.

 

Parmi les cinq ou six films de la Compétition qui pourraient retenir l'attention, Je suis à toi du Polonais Mariusz Grzegorzek s'impose comme un incontournable. Structuré sur la base de sept situations-clés concernant des relations humaines cauchemardesques tiraillées entre l'amour et la haine, ce film coup de poing, qui est l'adaptation de l'œuvre de Judith Thompson, réussit le tour de force, par l'originalité de sa mise en scène et la présence de ses acteurs, de faire oublier totalement ses origines littéraires, voire théâtrales. On ne sort pas indemne de cette mise en abyme de secrets et d'obsessions qui finissent par remonter brutalement à la surface. Pour sa part, Je suis heureux de voir que ma mère soit vivante de Claude et Nathan Miller, d'après un scénario d'Alain Le Henry, finit par remporter le morceau au terme d'une rencontre explosive et déterminante, non exempte d'ambiguïté, entre un fils révolté (Thomas/Vincent Rottiers) et sa mère biologique (Julie/Sophie Cattani). À la série de flash-back du début qui visent à résumer la vie de Thomas succède un mode de narration plus convenu pour le temps présent du récit. Mais celui-ci n'en réserve pas moins sa part d'imprévu jusqu'à sa finale axée sur le pardon et la reconnaissance mutuelle. Sur un tout autre registre, Un cargo pour l'Afrique de Roger Cantin est amusant, malgré son scénario convenu et ses rebondissements prévisibles. Ce récit bon enfant débordant d'humour et d'humanité repose sur les épaules de Pierre Lebeau qui, sans trop en faire, donne vie à son personnage embarqué dans une relation symbolique père-fils, alors qu'une musique envoûtante parvient à transformer la campagne québécoise en paysage africain, permettant ainsi au spectateur d'entrer dans l'univers mental de cet homme déraciné.

 

Quant à Tony Gatlif, en marge du filon psychologique, il a choisi de traiter sur un ton léger une page d'histoire peu glorieuse concernant la période de la guerre 1939-1945, au cours de laquelle les gitans français, interdits de nomadisme, ont le plus souvent été parqués dans des camps en France avant d'aboutir dans des camps nazis. Entre l'image du début, très forte, des fils barbelés vibrant comme des cordes de guitare, annonciatrice du drame à venir (le quart de la population gitane d'Europe aurait trouvé la mort dans les camps) et le générique de fin qui évoque sobrement la réalité de ce drame, le film se permet de combiner la fantaisie avec la réalité, tout en jonglant autant avec les défauts qu'avec les qualités de ce peuple insoumis que le réalisateur tente par là de magnifier, un peu à la manière de Kusturica mais en plus sage. Filmé par un autre que Tony Gatlif, lui-même gitan, Korkoro/Liberté aurait pu se faire taxer de véhiculer une vision exotique, voire folklorique sur cette période trouble, alors même qu'il évite habilement de sombrer dans le mélodrame.

 

Par ailleurs, les sections Hors Concours et Documentaires du monde réservaient quelques surprises. Dans la première, 1981 de Ricardo Trogi s'est imposé sans problème. Il ne fait aucun doute que toute une génération se reconnaîtra aisément dans avec cette comédie douce amère sur les « affres » de l'enfance : comment se faire des amis, draguer les filles, donner le change à propos d'une situation familiale qui n'est pas forcément reluisante, etc. Malgré une voix off un peu trop redondante qui sert de fil conducteur, Ricardo Trogi, qui assume lui-même la narration comme un grand, se tire fort bien d'affaire. Librement inspiré de la vie de Sœur Sourire et de son succès mondial « Dominique », Sœur Sourire de Stijn Coninx a constituée une vraie surprise. Loin de la blague facile sur un sujet qui s'y prêtait, le film reconstitue, non sans audace, l'itinéraire singulier de cette jeune fille instable et rebelle (Jeannine Deckers, à l'état civil), depuis le moment où elle quitte le domicile familial pour entrer au couvent sur un coup de tête jusqu'à sa déchéance après s'être réveillée un matin avec la « grosse tête » suite au succès inespéré de son « tube ». La réussite du film doit beaucoup à Cécile de France qui, présente dans tous les plans, y donne la mesure de son talent. Love & Savagery de John N. Smith, ou l'histoire d'un amour impossible entre un Terre-Neuvien et une Irlandaise qui se destine à devenir religieuse, a constitué un autre beau moment. Classique dans son approche, mais magnifiquement filmé sur fond de paysage rude battu par la mer, ce film au récit minimaliste est défendu d'une façon fort convaincante par des acteurs hors pair, jusque dans les rôles secondaires et de figuration.

 

Dans un autre registre, parmi les films qui « travaillent » le cinéma autrement, il faut dire que Tatarak d'Andrzej Wajda ne convainc pas tout à fait, malgré la beauté de certains segments au bord de la rivière qui évoquent la nostalgie des rapports de l'homme avec la nature, la douceur de vivre de cette époque de l'immédiat après-guerre malgré les drames qui se jouaient à un autre niveau, où l'amitié réelle et les rapports désintéressés le disputaient à la bonté et à la naïveté. En contraste, les segments relevant d'un dispositif théâtral et de références picturales explicites qui visent à mettre en valeur les monologues de Martha sur le rapport à la mort – personnage interprété par Krystyna Janda évoquant son deuil réel suite à la mort de son propre mari –, trouve mal à s'intégrer à l'ensemble. Wajda n'est pas parvenu à unifier le tout : c'est comme si on était en présence de deux films en un, même si on comprend l'intention de cette rupture de ton brutale. Aussi, on ne saurait taire la déception suscitée par La poussière du temps de Theo Angelopoulos, avec Willem Dafoe et Bruno Ganz, le deuxième film d'une ambitieuse trilogie. Son récit sur le destin de deux ou trois personnages ballottés par l'histoire est effectivement structuré d'une façon inutilement complexe. Cet aspect tarabiscoté obscurcit un propos qui demandait déjà à être allégé, et il confère à l'ensemble du film une dimension artificielle : dès lors, même les cadrages et les éclairages (brumeux), si efficaces dans d'autres films du cinéaste, semblent ici relèver davantage de l'affectation qu'ils ne suscitent l'émotion. Et le public d'ici a enfin pu juger sur pièce Villa Amalia de Benoît Jacquot, avec Isabelle Huppert, d'après le roman de Pascal Quignard. Tel que prévu, il a suscité ici comme dans son pays d'origine des avis divergents, selon que le spectateur accepte ou non la sécheresse voulue du dispositif et la froideur du personnage incarné par Isabelle Huppert. Aussi, en vrac, Salle numéro 6 de Karen Shakhnazarov, d'après Tchékhov, sur la déchéance d'un médecin-chef qui finira lui-même par être interné, n'a pas déçu nos attentes, même si le résultat s'apparente autant au théâtre qu'au cinéma. Et ce fut un plaisir de revoir Sandrine Bonnaire, passionnée d'échecs dans Joueuse, le premier film de Caroline Bottaro. Elle est crédible et attachante dans le rôle d'Hélène, nous faisant partager son désir inconscient, informulé, d'échapper à sa condition prolétaire par le jeu d'échecs. Par contre, la dimension télépathique du tournoi final passe de justesse dans un film déjà fragile qui remporte néanmoins la partie.

 

De la seconde section, il faut vite oublier For the Love of the movies : the story of American film criticism de Gerald Peary, sur la situation de la critique de cinéma aux États-Unis : hormis l'aperçu sur l'évolution historique de la critique, on est en présence d'un vide abyssal ! Il faut plutôt s'empresser de signaler L'important c'est de rester vivant de Roshane Saidnattar. La réalisatrice revient sur les lieux de son enfance afin de recueillir des témoignages et tenter de comprendre quelles étaient les motivations des dirigeants à l'époque des Khmers rouges au Kampuchea démocratique (Cambodge). Elle interroge Khieu Samphân qui, bien évidemment, prétend qu'il ne savait rien des souffrances du peuple (un pourcentage effarant de la population fut pourtant éliminé en quatre ans), alors qu'un commentaire sobre et des images d'archives évoquent les horreurs et les travaux forçés auxquels les gens étaient astreints. Dans la seconde partie, elle et sa mère reviennent dans le village même où elles avaient été contraintes de creuser leur tombe, juste avant de fuir. Quel est le degré de culpabilité de ces paysans qui les effrayaient mais qui travaillaient avec eux dans la rizière, et qui  habitent toujours dans ce village ? L'un d'eux aurait tué son oncle selon la réalisatrice, mais un autre aurait payé de sa vie sa tentative de sauver une nièce, etc. Quelle attitude adopter dans ce travail de mémoire ? Faire juger les principaux responsables, les hauts gradés, et pardonner aux autres ? La cérémonie boudhiste, en finale, laisse la porte ouverte à toutes les options...

 

Enfin, pour terminer sur une note plus joyeuse, la section bazar Regards sur les cinémas du monde est venue rappeler que de nombreux films flirtent avec le thriller ou le polar et ses dérivés. Parmi les quatre films de la série télévisuelle « Suite noire », Guillaume Nicloux se tire assez bien d'affaire avec La reine des connes, en jouant habilement et d'une façon justifiée avec la temporalité, et aussi grâce au jeu de son acteur principal Clément Hervieu. Mais un jeu identique sur la temporalité paraît bien artificiel dans Le débarcadère des anges de Brigitte Roüan qui de plus s'encombre dans un récit trop touffu pour une durée d'une heure. Ailleurs (Compétition mondiale des premières œuvres), dans Invisible Eyes, où intervient un célèbre acteur déchu doté d'un pouvoir d'invisibilité (!), Olivier Cohen, qui se réclame de Hitchcock, tombe dans le piège de représenter concrètement à l'écran une vision de l'esprit, trucidant du même coup un film déjà risible : rien n'est plus périlleux que de vouloir filmer des fantômes ou des « esprits ». Ce film, comme tant d'autres qui dévoilent leurs « grosses » ficelles narratives et autres, vient nous rappeler qu'on trouve de tout au FFM, même ...des navets.


Gilles Marsolais

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