Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

TORONTO LA TRISTE

2009-09-09

    L'histoire est aussi banale que tragique. Un cambriolage qui tourne mal à Quezon City, un quartier de Manille. Combien de films pourraient commencer comme ça? Mais ici, il n'y aura pas de happy end. L'histoire n'a pas de suite possible. Ils avaient à peine 30 ans. Ils s'appelaient Alexis Tioseco et Nika Bohinc. Ils étaient critiques de cinéma et s'étaient rencontrés au festival de Rotterdam en 2007. Lui était philippin et avait longtemps vécu à Vancouver. Il avait parti le site Criticine dédié au cinéma du sud-est asiatique. Elle était slovène, dirigeait la publication Ekran (également déclinée sur le web dans un blogue) et la section slovène de la Fipresci (l'association internationale des critiques de cinéma). Ils avaient décidé de vivre ensemble, aux Philippines. Tous deux s'impliquaient avec force pour faire vivre le cinéma qu'ils aimaient, aussi actifs dans leurs écrits que dans leur implication dans différents festivals (comme celui de Ljubljana). Leur travail était un exemple de ce que peut, ce que doit, la critique de cinéma. Ils s'aimaient, ils aimaient le cinéma, ils sont morts. Des jeunes gens formidables qui faisaient des choses formidables, sans cynisme, sans bêtise. Le destin est un salaud.

    Raya Martin, un des chefs de file, avec Brillante Mendoza (Serbis, Kinatay) de ce nouveau cinéma philippin (Lav Diaz, Khavn De la Cruz , Sherad Anthony Sanchez) ayant secoué la torpeur des festivals ces dernières années avec leurs approches véristes et quasi-expérimentales et que les deux critiques avaient aidé à faire découvrir, était leur ami. Les projections de son film Independencia au festival de Toronto (12 septembre, 12h45; 13 septembre, 18h15; 17 septembre, 19h), à laquelle il n'assistera pas, seront dédiées au couple aux ailes coupées bien trop tôt.

    Partout, sur la planète, d'autres hommages leur ont été rendus. Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady, Blissfully Yours et dont les courts A Letter to Uncle Boonme et Phantoms of Nabua seront aussi présentés à Toronto) a ainsi réalisé un petit clip en l'honneur de son ami Alexis à voir sur son site kick the machine). Plusieurs critiques de renom et membres du milieu ont eux aussi manifesté leur désarroi en témoignant du respect et de la tendresse qu'ils avaient pour le couple. Le programmateur du festival de Toronto Raymond Phathanavirangoon, Jonathan Rosenbaum sur son blogue qui se souvient de son expérience de juré avec Alexis au festival de courts d'Oberhausen en 2007, Gabe Klinger, très touchant lorsqu'il se souvient de sa rencontre avec Nika à Venise en 2004, sur le site The Auteurs ou encore le critique
australien Adrian Martin sur le site girishshambu citant ces mots écrits par Alexis Tioseco, tirés d'une lettre d'amour destinée autant à son compagne qu'au cinéma (quelle beauté, quelle finesse, quel engagement) publiée initialement sur le site de Rogue Magazine : "The first impulse of any good film critic, and to this I think you would agree, must be of love. To be moved enough to want to share their affection for a particular work or to relate their experience so that others may be curious. This is why criticism, teaching, and curating or programming, in an ideal sense, must all go hand in hand."

    Il y a bien sûr quelque chose de désolant à apprendre cette nouvelle, quelque chose d'infiniment triste. Mais de voir cette communauté cinéphile s'unir pour une fois pour célébrer la mémoire d'un des siens, la voir faire preuve de solidarité, de générosité, d'empathie a aussi quelque chose de réconfortant. L'espoir n'est pas tout à fait mort. Dommage qu'il faille de si terribles circonstances pour s'en rendre compte.
 


Bon cinéma

Helen Faradji

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