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CONTRASTES - par Helen Faradji

2009-09-12

    C’est sous un soleil de plomb que s’est déroulée cette 3eme journée de festival. Un contraste marqué avec les films du jour. Mais on ne peut pas aimer le cinéma sans aimer les contrepoints! (une note en passant : un journaliste de Chicago avec qui je badinais dans la file d’attente a trouvé la plus belles des expressions pour décrire A Serious Man des frères Coen : « an entertaining depression ». On n’aurait pas trouvé mieux).

    Pas de soleil donc dans The Road, adaptation (trahison serait plus adapté tant le film vide le livre de toute sa substantifique moelle) de l’intense et existentiel bouquin post-apocalyptique de Cormac McCarthy, dont on sauverait volontiers Viggo Mortensen, mais pas l’horripilant gamin dont il est flanqué, un cliché d’enfant-acteur trop bien dressé, ni la musique de Nick Cave, consensuelle et omniprésente. Pas de soleil non plus, mais beaucoup plus de bonheur cinéphile dans Un prophète, de Jacques Audiard, nouvelle variation du cinéaste sur le thème "l’homme viril est fragile et vice-versa", mais cette fois en milieu carcéral, un coup de poing à la mise en scène hallucinante de précision dont on se reparlera très bientôt. Enfin, toujours pas de soleil, mais de la brutalité, de l’amour fou, de la dévotion dans Hadewijch de Bruno Dumont, qui suit le destin d'une jeune fille éprise de Dieu jusqu'au pire et que l’on attendait de voir depuis un bon moment. Et comme les choses sont parfois bien faites, c’est le cinéaste qui nous en a parlé lors d’une rapide entrevue réalisée juste à la sortie du film.

D’où vient ce nom, Hadewijch?
C’est une béguine flamande qui a vécu au XIIIème siècle, une théologienne qui s'est distinguée par ses écrits, dans l’esprit de l’amour courtois, extraordinaires de beauté et de grâce sur son amour de Dieu. Je suis partie de ça pour ce film. Le thème de l’amour m’intéresse, comme tout un chacun et cette représentation par Dieu est un théâtre intéressant pour l’exprimer.

Il y a quelque chose de très étonnant à vous voir, vous l’athée, philosophe qui a filmé des choses si organiques, aborder ainsi la chose religieuse
Je ne suis pas croyant mais je crois beaucoup au sacré et à la spiritualité des choses et je pense qu’il faut les sortir du religieux, même si cela va être très long à faire. Pour l’instant, on ne parvient à les envisager qu’en empruntant les chemins battus des religions, mais ça ne durera pas. Je suis un mystique athée, en fait. Je ne crois pas qu’il faille être contre Dieu, ce serait trop simpliste. J’essaie donc de prendre un chemin qui montre qu’il y a une forme de transcendance dans l'existence mais qui se trouve simplement dans un paysage, dans un regard, dans des êtres et que l’infini est là, à l’intérieur de nous. Dieu est peut-être une vieille histoire pour les enfants, mais nous sommes encore des enfants. On peut à la fois ne pas y croire et penser qu’il y a une présence, un mystère dans notre existence qui peut s’exprimer en dehors du langage religieux. L’homme de demain sera probablement un être spirituel mais qui vivra dans le monde, qui ne sera plus versé dans le ciel.

Mais le film montre aussi les dangers à vivre cette spiritualité extrême en étant dans le monde.
Je pense que le croyant littéral est un homme dangereux. Je ne l’invente pas. Ça s’est vu et ça se voit dans l’histoire des religions: ce sont des êtres épris d’absolus, clos, enfermés et qui sont capables, sous couvert du meilleur, du pire. C’est ce que montre le film. Mais en même temps, ces êtres, et surtout Hadewijch, sont gracieux. C’est ce qui trouble : c’est une héroïne avec laquelle on s’identifie parce qu’elle contient quelque chose qui est en nous, tout en faisant quelque chose d’abject. Comme nous.

Ce lien entre dévotion, souffrance et conséquences dramatiques de cette équation a quelque chose de provocateur
Je ne sais pas. En fait, ce qu’elle fait est provocant, elle va là où on ne veut pas qu'elle aille. Mais c’est ce qui fait qu’elle est intéressante. Elle n’est pas un personnage moral. Un personnage de cinéma ou de roman ou de théâtre, c’est d’abord une incarnation de soi. La catharsis que l’on peut faire en voyant du Shakespeare, en lisant du Céline ou du Bernanos, est nécessaire. L’art nous aide à nous purger de choses mauvaises qui sont en nous. On en a besoin.

La dévotion de cette héroïne touche à la folie et c’est à ce point là, extrême, que les religions semblent se confondre. Les folies, qu'elles soient catholiques, musulmanes ou autres, sont les mêmes…
Absolument. Si vous poussez la religion, quelle qu’elle soit, à son incandescence, vous trouvez cette certitude de détenir la vérité et de vouloir agir pour la révéler au monde. C’est ce que font tous les êtres aliénés qui agissent en son nom. On trouve les mêmes dangers dans les idéologies politiques. Le grand danger, en fait, c’est de croire à la vérité. Parce qu’il n’y a pas de vérité. Ou plutôt, la seule vérité, c’est de tolérer l’autre. Dès qu’on dit "non, j’ai raison et pas toi", on rentre en guerre. Et on a vu, dans l’histoire du monde, que toutes les clôtures, qu'elles soient politiques, religieuses ou pénitentiaires, conduisent à l'extermination. Tant que ces discours existeront, ça continuera.

Les seules moments où elle semble échapper à sa folie sont ceux où elle écoute de la musique. Comme si l’art pouvait la « sauver »
Oui, elle connaît des joies véritables, elle est apaisée, dans ces moments parce qu’elle sort du discours, de la parole. Quand on écoute du Bach, il y a quelque chose de vrai, de juste qui se passe, au-delà des mots. C’est un moment d’harmonie réelle avec ce qui est nous que Bach exprime et qui montre très bien la présence de l’infini qui est en nous. Nous sommes des êtres infinis et c’est pour ça qu’on est attiré par l’art. La part de mystère en nous s’épanouit en écoutant une fugue de Bach ou devant un tableau de Van Gogh. La musique apporte une espèce de paix, de résolution qui est très mystérieuse mais qui dénoue tous les nœuds. Le désir d’amour que l’on a au fond de nous trouve sa paix devant l’art, parce qu’il y est exprimé alors que dans la vie réelle, aimer un être humain reste très compliqué, très souffrant, avec ce que ça implique de manque, d’absence, de douleur. Pour moi, ce que cette fille cherche, ce dont elle parle quand elle évoque son amour pour le Christ, c’est l’amour humain, c’est ce besoin absolu de l’être aimé.

Mais elle s’enferme aussi dans cet amour.
Parce que vous la regardez comme un personnage réel, alors qu’elle n'est que pur sentiment. Elle est cette partie de nous-même qui aime. J’ai sorti le sentiment humain d’aimer pour en faire un personnage qui est une abstraction totale. Elle est incomplète, elle refuse, elle est chaste, elle est pur amour, pure souffrance, comme nous. C’est un cinéma très expressionniste, pas un portrait sociologique du croyant d’aujourd’hui. Le film est faux sociologiquement. S’il contient une vérité, c’est celle de la fureur de nos sentiments.

Pour finir, parlez-nous de votre actrice Julie Sokolowski
Ce qui m’a inspiré, c’est sa douceur, sa simplicité, le fait aussi qu’elle ne croit pas en Dieu. Ça rendait le travail très intéressant parce qu’il s'agissait d'être vraiment à l’intérieur de la foi et de sa création. Le cinéma, ce n'est pas asséner quelque chose qui est assuré, c’est aussi le doute de croire. Quand elle prie, c’est maladroitement, de façon gauche et elle rend du coup parfaitement compte de notre imperfection. On a besoin de ça. On peut se reconnaître en elle parce qu’elle est imparfaite, comme nous, ce que l’on sait très bien. C’est un film sur l’imperfection et le désir, dangereux, de perfection. Car elle croit en la perfection. Elle est éprise d’absolu et ce sont les idéaux qui sont dangereux.

Helen Faradji

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