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AUX FEMMES, ETC... - par Helen Faradji

2009-09-14

    Réglons d’emblée une question qui fâche : aujourd’hui avaient lieu à Toronto les projections du nouveau film de Bernard Émond, La donation, concluant sa trilogie sur les vertus théologales, et de J’ai tué ma mère de Xavier Dolan. Samedi avait lieu celle de Carcasses de Denis Côté. Et voilà pour le cinéma québécois francophone à Toronto. Point. Alors qu’habituellement, le TIFF est une des plus belles rampes de lancement de ce cinéma à l’automne et notamment pour les jeunes auteurs (au cours des dernières années, le prix du meilleur premier film canadien y a ainsi été remis à Philippe Falardeau pour La moitié gauche du frigo, Stéphane Lafleur pour Continental, Noël Mitrani pour Sur la trace d’Igor Rizzi…), cette année ne restera pas dans les annales. Une maigre moisson inexpliquable donc, alors que les nouveaux projets de Rafaël Ouellet, Simon Galiero ou Sophie Deraspe n’y auraient absolument pas dépareillé.
Voilà, le méchant est sorti.

    De retour à la cuvée du jour pour une visite en forme de grand écart phénoménal entre deux extrêmes du cinéma français : Catherine Corsini et Claire Denis qui présentait ici, après une première à Venise, White Material où elle embarque Isabelle Huppert et Christophe Lambert, un des plus improbables couples de cinéma imaginables, dans une tragédie africaine déstabilisante (quoi d’autre avec Claire Denis). Est-ce du cinéma? De l’hypnose? Les deux, sûrement. Ou encore autre chose. Laissant encore une fois son style raffiné, dur, exigeant devenir le métronome de l’horreur qu’elle filme (où exactement en Afrique? Peu importe, l’horreur n’a pas de nationalité), elle conjugue expressionnisme et impressionnisme pour ébranler profondément son spectateur. Un film qu’un contexte de festival, il faut le dire, n’aide probablement pas à apprécier à sa juste valeur et dont les spectateurs de la salle Varsity 1 sont ressortis en fin d'après-midi les yeux hagards, l’air confus. 

    Un état d’hébétude qui n’a certainement pas frappé les spectateurs de Partir de Corsini (succès surprise en ses terres natales où il a engrangé des chiffres conséquents), un drame passionnel bien plus lisse, bien plus conventionnel mais aussi bien loin d’être mal fichu, que servent formidablement Kristin Scott-Thomas, Yvan Attal et Sergi Lopez. Et comme l’occasion nous a été donné de nous entretenir quelques instants avec la cinéaste, on lui laisse la parole.

La passion amoureuse est un des thèmes les plus abordés dans l’art. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’ajouter votre pierre à l’édifice?
C’est un peu comme un peintre qui décide de faire une nature morte. Oui, le sujet est un peu bateau, mais auquel on a envie de s'y frotter pour voir ce qu’on peut avoir à en dire plus et surtout comment on va le dire. C’est un classique, en fait. Et je me suis sentie à l’âge et à la maturité pour pouvoir raconter cette histoire d’amour qui en même temps est très loin de moi : je ne vis pas en province, je ne suis pas mariée, je n’ai pas d’enfants. Du coup, j’ai voulu me confronter à un personnage que j’avais pu fantasmer, ce qui est à l’inverse de beaucoup de mes films, comme La nouvelle Eve ou Les ambitieux où l’identification était plus marquée. C’était un pari qui n’a pas l’air comme ça extrêmement audacieux mais qui pour moi l’était. Et l’idée de revisiter un classique, en réfléchissant à ce qui aujourd’hui allait le rendre différent de la façon dont il a pu être traité il y a 30, 50 ou 200 ans m’intéressait.

En même temps, le film ne cache pas sa filiation avec Mme Bovary
Oui, l’ennui en province d’une femme de notable qui va avoir une histoire d’amour mal vue par son entourage et qui va tout perturber : c’est sûr, le lien est là. Dans Mme Bovary, c’est un mariage forcé, elle est avec un homme qui est l’inverse de ce qu’elle souhaitait, elle n’a aucune affection envers son enfant, ses amants ne seront pas à la hauteur et elle sentira que sa vie est fichue. Dans le monde dépeint par Flaubert, les femmes n’ont aucune issue, leur univers est atroce et étouffant. Mon film est moins pessimiste mais on en est pas loin tout de même : c’est une femme qui veut échapper à son semblant de vie et qui va devoir se confronter à un esprit conservateur très français.  On parle souvent de la pudibonderie des américains, mais vis-à-vis de l’amour, de l’éducation, de la famille, du couple, la France est aussi un pays marqué par le puritanisme.

Au-delà de l’histoire d’amour elle-même, le film évoque surtout la violence des sentiments en faisant notamment un lien entre amour et folie, tant chez son mari que chez elle.
Dans la vie de tous les jours, j’ai très peur de ça. J’ai souvent remarqué que des gens qui ont l’air extrêmement bien mis, polis, honnêtes peuvent tout à coup verser dans des choses terrifiantes notamment lorsqu’il est question de divorce ou de rapports d’argent. Je crois que l’amour est quelque chose qui fait souffrir énormément et qui peut mettre les gens dans des situations inouïes, même si tout cela est très banal, très quotidien. Devant un chagrin d’amour, par exemple, tout le monde est démuni, certains retournent la violence contre eux, d’autres sont agressifs, mais ce sont toujours des sentiments vraiment exacerbés.

Le film vous a-t-il servi de catharsis d’une certaine manière?
Peut-être qu’il y a de ça, oui. La peur de la passion amoureuse, de la folie le traverse. Mais je me vois aussi comme une enfant qui assisterait à des scènes cauchemardesques. Le tournage était très difficile, très lourd, notamment dans le rapport avec les acteurs. Au montage, je voyais bien toute la violence et l’intensité que contenait mon film, c’était très éprouvant et chargé. Le film en est empreint. L’arrêt de l’amour entre les gens m’a toujours fait peur. J’ai toujours adoré ce film de Nanni Moretti, Bianca, où il empoisonne tous ses amis qui divorcent parce qu’il ne le supporte pas. Il y a quelque chose de cet ordre là chez moi. Je comprends parfaitement ce genre d’actes absurdes et fous pour que les choses restent en l’état d’un bonheur qu’on a connu. Mon film est dans ce mouvement où tout change et où c’est insupportable.

Vos acteurs, qui portent véritablement le film, sont extraordinaires. Qu’est-ce qui vous a inspiré chez Kristin Scott Thomas, votre héroïne?
C’est elle que j’ai choisi en premier. Ca fait 20 ans que cette femme m’attire. Son physique, son regard…Et je trouvais qu’elle n’avait pas eu vraiment encore de grand rôle, à sa mesure. Je n’avais pas encore vu Il y a longtemps que je t’aime au moment d'écrire, mais même après l’avoir vu, je trouve qu’elle y a un rôle qui n’est que sur une note. J’avais donc envie de la filmer depuis très longtemps mais en même temps, elle me faisait un peu peur. Les films qu’elle avait choisi, son statut de star internationale…ce n’est pas une actrice qu’on peut croiser dans la rue et inviter à boire un café. Il y a une forme de distance et je sentais qu’elle serait quelqu’un de long et de difficile à apprivoiser, parce que je crois qu’elle est quelqu’un qui a peur. Comme tous les acteurs, en fait, qui sont à la fois très courageux, parce qu’ils jouent avec leur sentiments et très trouillards, parce qu’ils se mettent en danger. Et je crois qu’elle est quelqu’un qui essaye continuellement de vaincre ses peurs, pour qui rien n’est jamais acquis. Un peu comme pour un metteur en scène, en réalité. On a beau avoir de la technique, à chaque fois il faut se remettre en question si l’on est honnête. On ne peut pas s’appuyer sur ce qu’on connaît. Tout le film, c’était un peu ça : on avait tous de la technique, mais il ne fallait pas se reposer sur elle. Il fallait sans cesse se réinventer, aller vers l’inconnu, se mettre en danger pour essayer d’enlever le plus de pelures possibles à l’oignon et atteindre le cœur, ce qui évidemment était difficile, épuisant et rendait les rapports entre nous assez tendus.

Et chez Yvan Attal et Sergi Lopez?
J’avais déjà travaillé avec Sergi et j'avais envie de le retrouver. On a envie de lui faire confiance, d’être dans ses bras. C’est quelqu’un de très rassurant et le contraste entre lui et Kristin rendait ce couple vraiment intéressant et fort, parce qu’ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Quant à Yvan, je trouve depuis longtemps que c’est un acteur formidable. Et il m’a fait confiance pour un 3ème rôle, ce que tous les acteurs n’acceptent pas. Mais je savais que c’était un rôle très payant. Ca a vraiment été un beau cadeau de travailler avec lui.

Un des sous-textes du film est aussi ce discours sur l’autonomie et l’indépendance des femmes. Avez-vous le sentiment d’avoir fait un film féministe?
Je suis assez circonspecte sur cette question. Plusieurs m’ont dit que c’était un film féministe et d’autres, elles-mêmes féministes, m’ont dit que non, au contraire, car mon héroïne y passe du joug d’un mari au joug de l’amour et à la fin, elle est punie pour ce qu’elle fait. Et je me suis dit que si le féminisme, c’était ça, je ne voulais pas que mon film soit féministe. Le fait d’être sous le joug de l’amour n’a pas grand chose à voir avec le fait d’être une femme ou un homme, ça se vit à deux. Si le film est féministe, en tout cas, il ne l’est pas d’un point de vue radical ou militant. Il l’est, mais à sa manière, en pointant certaines choses sur l’abomination que peut représenter le mariage et sur les relations abjectes qui peuvent exister entre un homme et une femme.

Helen Faradji

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