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BONBON DE DÉPART - par Helen Faradji

2009-09-15

    Dernier jour au TIFF. Les yeux sont cernés, le cerveau rempli d’images qui se confondent un peu, mais en ce dernier jour, la fatigue ne peut rien contre l’excitation causée par ce dernier bonbon que l’on nous a donné avant de partir. Une entrevue avec Johnnie To, himself. Vengeance. Le film, qui évoque de la vengeance d’un français amnésique à Hong-Kong, avait fait ricaner à Cannes. Johnny Hallyday y est singulièrement peu expressif, c’est vrai. Mais derrière la prestation, il y a aussi un film, dont personne n’a réellement parlé, un polar pur Johnnie To à la mise en scène absolument époustouflante. Un film jouissif, plein de guns et de fraternité, de ralentis à la beauté sidérante et de sentiments nobles. Une gâterie pour cinéphile, donc.

    Avant l’entrevue, un dernier détour par la salle 8 du Varsity où était présenté ce matin Life during Wartime de Todd Solondz. La salle a ri jaune mais de bon coeur devant les saillies du maître du malaise à l’américaine, devant ses coups de griffe rageurs dans le conformisme et les conventions. Mais l’impression d’assister à une resucée moins sentie, moins imaginative et moins pertinente d’Happiness a empêché de véritablement apprécier cette nouvelle offrande. On attendra le prochain.

    Trop de suspense tue le suspense. Voici donc les propos du hong-kongais Johnnie To recueillis ce matin, avec l’aide d’un charmant et compétent interprète (par ailleurs assistant du maître, qui lors de l’entrevue avait les yeux qui brillaient comme un gamin qui vient de réaliser son premier film. Seul son gros cigare trahissait sa véritable stature).

Vengeance a été écrit pour Alain Delon, dans l’idée de faire un hommage à Melville. Le projet ayant capoté, le rôle a été confié à Johnny Hallyday. Qu’est-ce qui vous inspirait chez lui?
Le script a en effet été écrit avec Alain Delon en tête. Mais lorsque je lui ai soumis ma version du scénario, il a dit qu’il ne l’aimait pas. Mon producteur et moi-même aimions vraiment ce projet et nous voulions quand même trouver une façon de le faire exister. Quelques mois plus tard, le producteur Laurent Pétin m’a appelé pour me dire « je crois que j’ai trouvé quelqu’un qui serait parfait ». C’était Johnny Hallyday. Nous nous sommes rencontrés à Paris, dans un restaurant sur les Champs-Élysées. Il est arrivé seul, en costume noir, cravate noire et chemise blanche et dès que je l’ai vu, même si je ne le connaissais pas, j’ai eu le sentiment qu’il serait parfait pour jouer le rôle. Il ressemblait à un tueur attendant un contrat dans un bar! Et son visage avait une présence très forte. J’aime tout particulièrement son regard très profond, avec ses yeux très petits et très bleus, qui permet immédiatement de s’imaginer quelqu’un avec un passé mystérieux. En principe, à Hong Kong, je travaille avec des acteurs que je connais très bien, et travailler avec Johnny, un inconnu pour moi, représentait un nouveau défi. En outre, cet aspect correspondait parfaitement au rôle qu’il tient dans le film : c’est un étranger dans une ville qu’il ne connaît pas. J’ai donc essayé de faire en sorte de continuer à le regarder comme quelqu’un que je ne connaissais pas pour préserver cette dimension. J’aime beaucoup cette absence de familiarité.

Vous n’avez pas fait lire le scénario à vos acteurs avant le tournage. Pourquoi?
Johnny, lui, avait lu le scénario en entier avant, parce qu’il vient d’un milieu très différent du nôtre et que nous avions besoin qu’il s’intègre rapidement à notre façon de travailler. Mais de façon générale, quand je tourne à Hong-Kong, je n’aime pas donner mon scénario aux acteurs, même si je leur donne évidemment un aperçu de l’histoire générale et les grands traits de leur personnage. Je connais très bien leur façon de jouer et eux connaissent très bien ma façon de travailler. Si je leur donne mon scénario, ils vont trop penser et mettre trop de choses dans le rôle. J’aime l’improvisation, la spontanéité sur le plateau. J’aime ne pas pouvoir anticiper ce qu’ils vont proposer.

Au-delà de l’histoire de vengeance, le film est aussi – et encore une fois chez vous – une évocation de l’amitié masculine, d’une espèce de code viril et tendre entre les hommes. Malgré leurs différences de cultures, le héros et les 3 hommes qu’il engage semblent se comprendre instinctivement et rapidement, leur relation n’est plus une question d’argent
Cette amitié, cette camaraderie entre les hommes est en effet un thème récurrent dans mes films. C’est quelque chose que j’aime beaucoup filmer. Dans ce film-ci, les 4 hommes sont des tueurs, ils ont donc nécessairement quelque chose en commun au départ : leur job! Ils se comprennent instinctivement. Mais ils apprennent aussi à se respecter, ce qui crée une connexion très forte entre eux, même s’ils viennent de cultures différentes. Lorsque nous avons écrit le scénario, c’était une dimension à laquelle je tenais beaucoup.

Vous filmez Johnny Hallyday avec beaucoup de tendresse, d’empathie, alors que ses actions sont aussi violentes que moralement problématiques…
Dans un sens, je crois que le film veut montrer tout l’aspect ironique qu’il peut y avoir dans le désir de vouloir se venger. Car s'il montre bien toutes les raisons qui peuvent pousser quelqu’un à se venger, on y voit aussi un héros qui en perd progressivement le souvenir. Ses raisons disparaissent instantanément. Je crois qu’à une échelle plus large, lors d’une guerre entre pays par exemple, c’est la même chose : en un instant, tout le monde oublie les raisons qui ont motivé l’attaque. Je voulais que les spectateurs puissent penser à cette ironie des choses en voyant mon film.

Pour finir, j’aimerais que nous parlions mise en scène. Encore une fois, vos ralentis sont particulièrement spectaculaires. Sans parler de marque de fabrique, c’est un effet de style que vous semblez tout de même particulièrement apprécier.
Lorsque je fais mes scènes d’action, en terme de cinématographie, j’essaye toujours de penser pas seulement à l’action filmée, mais à ce que l’image va pouvoir dire sur le personnage lui-même. Par exemple, la scène de fusillade dans la forêt sous la lune : j’ai filmé la lune passant devant et derrière des nuages pour symboliser le fait que les souvenirs de mon héros sont eux aussi de passage, et qu'il se trouve constamment entre clarté et obscurité. Quant au ralenti, ça me permet de manipuler le temps pour avoir plus d’espace temporel. Le défi, bien sûr, c’est de réussir à ralentir le temps le plus possible, pour maximiser cet espace, mais sans que les spectateurs aient le sentiment en le voyant que c’est ridicule. Je continue encore aujourd’hui à me demander ce que je peux faire de plus pour profiter encore plus du temps.
 
Helen Faradji

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