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JEANNE DIELMAN - critique de Marcel Jean

2009-09-17

LE TEMPS EST TOUT

    Imaginez une jeune femme de 25 ans qui débarque avec le projet d’un long métrage de 3h 20 racontant en détails trois jours de la vie quotidienne d’une ménagère. Cette jeune femme, c’est Chantal Akerman, ce long métrage, c’est Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce - 1080 Bruxelles, l’une des œuvres phares de la modernité cinématographique et du cinéma féministe.

    Présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1975, le film fait immédiatement l’événement. Akerman est bien jeune, mais elle n’est alors pas tout à fait une inconnue. Dès l’âge de 18 ans, elle a tourné Saute ma ville, petite fiction tout à fait dans l’esprit soixante-huitard dans laquelle elle apparaît en corps burlesque, jeune femme à la légèreté pesante qui finit par tout faire sauter en ouvrant le gaz de la cuisinière. On connait aussi Hotel Monterey, long métrage d’esprit « brakhagien » tourné à New York en 1972, et Je, tu, il, elle, fiction largement autobiographique dans laquelle se cristallise son penchant narcissique. On la perçoit alors comme une jeune cinéaste qui donne dans l’expérimental.

    Puis c’est le coup de tonnerre. Ce film inattendu dans lequel une star, Delphine Seyrig, se trouve totalement déglamourisée, ce film dans lequel la caméra observe une femme faire le ménage, la cuisine, la vaisselle, sa toilette; ce film dans lequel la vie apparaît comme un implacable rituel, comme une mécanique ennuyeuse mais bien huilée, jusqu’à ce que survienne le dérèglement, qui prend ici la forme d’une heure de trop (le réveil de Jeanne a sonné une heure plus tôt). Voici donc l’angoisse qui s’immisce, les interrogations qui surgissent, la mort qui devient inévitable…

    Jeanne Dielman… révèle que Chantal Akerman a retenu, de son séjour aux États-Unis marqué notamment par la découverte du cinéma de Michael Snow, la rigueur conceptuelle et le minimalisme du film structurel. De manière très personnelle – avec génie, oserai-je dire – elle transpose la leçon pour produire quelque chose d’unique, une expérience de la durée dans laquelle s’installe une véritable tension. Caméra fixe (aucun recadrage), frontalité, lumière neutre, précision de l’action, souci extrême du détail, voilà ce qui caractérise ce cinéma du réel exacerbé. Le dernier plan du film, qui dure plus de six minutes et qui montre Jeanne, assise à la table de la salle dîner, affrontant sa solitude, femme se reposant enfin de sa routine, devient alors une sorte d’apothéose : apothéose du dénuement, brillante illustration de la réussite du dispositif.

    Criterion nous offre ici une édition dvd à la hauteur de ce chef-d’œuvre. C’est d’abord le transfert, supervisé et approuvé par la cinéaste elle-même, puis l’imposant appareil critique qui vient soutenir le film : près de trois heures de matériel comprenant à la fois de nouveaux entretiens avec Akerman et la directrice photo Babette Mangold, un long extrait tiré de l’épisode de Cinéma de notre temps consacré à la réalisatrice, un entretien avec la mère de celle-ci, Saute ma ville, un documentaire sur le tournage du film réalisé par Sami Frey, etc.

    Arrêtons-nous d’abord sur Saute ma ville, qui apparaît ici comme un film annonçant Jeanne Dielman, presque par opposition, pourrait-on dire. En effet, si la vitesse et l’énergie du court métrage font contraste, on y retrouve là aussi la relation aux tâches ménagères (la cuisine, les chaussures à cirer, etc.) et une certaine forme de révolte face à la condition féminine. Ensuite, il faut dire quelques mots à propos du documentaire de Sami Frey (incidemment le conjoint de Delphine Seyrig). Frey a en effet tourné, en vidéo (ce qui est exceptionnel pour l’époque) les discussions entre Akerman et Seyrig pendant le tournage. Le résultat est aride, certes (la qualité technique de l’image est pauvre) mais aussi formidablement instructif quant au travail de mise en scène d’Akerman, quant à la nature de son scénario et quant à l’apport de Delphine Seyrig. Une leçon de cinéma!

    Par la valeur et la rareté du film, mais aussi par la qualité exceptionnelle de l’édition, Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce - 1080 Bruxelles est sans contredit un événement dans l’univers du dvd. Incontestablement, un item à chérir.

Marcel Jean

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