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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

SORTIE BÂCLÉE

2009-09-17

    Peut-être est-ce le voyage au festival de Toronto où rien d’autre que les films, même les plus fragiles, ne semblait avoir d’importance et où le cinéma a réellement été pris au sérieux? Peut-être est-ce de la paresse ou de l’ignorance ou pire encore? Toujours est-il que la stratégie de sortie apparemment empruntée pour la sortie des Bureaux de Dieu de Claire Simon choque. En général, pour le journaliste, la routine est toujours la même : envoi d’un courriel par les équipes d’attachées de presse une à deux semaines avant la sortie annonçant la tenue d’une ou plusieurs projections de presse, prévues suffisamment tôt pour que les critiques soient prêtes au moment de la sortie. Dans le cas des Bureaux de Dieu, rien de tout cela: le fameux courriel a été envoyé lundi à midi et demi (pour une sortie ce vendredi) et n’annonçaient même pas l’endroit où le film allait poser ses valises (au cinéma Parallèle), mais seulement et bien laconiquement « quelques dvd de visionnement disponibles ». De quoi sérieusement se demander pourquoi Film Option International, le distributeur du film, prend même la peine de proposer le film, si c’est pour en bâcler ainsi la sortie.

    Que la sortie de certains films soit traitée par-dessus la jambe, que des projections de presse ne soient pas organisées, cela peut à la rigueur se comprendre : pour le numéro 27 de la série d’horreur x, y ou z ou pour un énorme blockbuster pour lequel la publicité et le marketing sont si massifs qu’ajouter sa voix au concert ne servira à rien, le rôle de la presse reste au mieux minime, au pire inutile. Mais dans le cas de films moins imposants, plus délicats, plus stimulants aussi à condition qu’ils soient découverts et soutenus, il semble aberrant de ne pas solliciter la presse avec plus d’égards pour le film. Car à regarder ce processus désolant, il n’est pas difficile de se dire que le distributeur n’a pas l’air de croire lui-même en son propre film. D’autant que cette oeuvre, évocation du quotidien d’un centre de planning familial en France (des centres où les femmes peuvent venir librement et anonymement poser toutes les questions qui les taraudent au sujet de leur sexualité et chercher toute l’aide nécessaire) aurait pu permettre de magnifiques événements, que l’on songe à des présentations en salle par des intervenantes féministes, des rencontres et discussions organisées autour des multiples thèmes qu’il soulève, etc…Car, non, l’éducation à la sexualité féminine, l’égalité, la liberté des femmes ne sont pas des sujets clos. Bref, vu la qualité de ce film merveilleux, il n’aurait franchement pas été si difficile que ça de le faire exister médiatiquement et publiquement.

    Alors il faudra y croire à la place du distributeur en espérant que cela suffise. Devant les Bureaux de Dieu, il n'y a pas beaucoup d''effort à faire. C’est lors de sa présentation, l’an dernier au Festival du Nouveau Cinéma alors qu’il revenait d’un passage à la Quinzaine des réalisateurs (voir la critique de Gérard Grugeau dans les numéro 139 de la revue 24 Images), que nous l’avions découvert. Un exemple de finesse et de sensibilité. Un monument de sincérité et de franchise. C’est à la fin des années 90, après qu’elle ait visité un tel centre près de Grenoble, que la cinéaste a su qu’elle tenait son film. Mais parce qu’on ne peut mentir devant un tel sujet (l’état de la condition féminine, de la sexualité, des tabous, des interdits), elle s’est patiemment assise dans le centre, enregistrant, notant, répertoriant chaque geste, chaque mot, chaque silence, chaque regard des intervenantes pour ensuite demander à une pléiade de stars (Nathalie Baye, Anne Alvaro, Rachida Brakni, Isabelle Carré, Béatrice Dalle, Nicole Garcia, Marie Laforêt…) , comme autant de modèles, de les interpréter pour elle, alors qu’elle demandait à des inconnues non-professionnelles de venir jouer les femmes de tous milieux et tous âges venant chercher conseil au centre. L’idée aurait pu capoter. Mais Claire Simon, pas une novice en termes de pistes brouillées entre documentaire et fiction (Scènes de ménage, Coûte que coûte) a eu l’intelligence de regarder toutes ces femmes, stars ou non, avec la même intensité, la même générosité, la même intégrité pour mieux filmer la solidarité, la compréhension, la liberté, l’égalité. L’avortement, la pilule du lendemain, le discours de Simone Veil en 1975, les mariages forcés, les préservatifs, le désir ou non de maternité, etc… : pas un sujet n’est jugé, la vérité, l’apprentissage, la transmission prennent le pas sur tout le reste. Et rapidement, devant les Bureaux de Dieu, l’émotion, jamais trafiquée, jamais artificielle, submerge. Une raison, parmi 100 autres encore, d’aller voir ce film et de prouver à son distributeur qu’il avait une mine d’or entre les mains et qu’il n’a même pas su la voir.

Bon cinéma

Helen Faradji

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