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MODEL SHOP - critique de Marcel Jean

2009-09-24

PAS SI LOIN DU VIÊTNAM

    Sony Pictures vient de lancer l’édition dvd de Model Shop, le film américain de Jacques Demy, sous le label Martini Movies. Honnêtement, on ne voit pas trop le côté « martini » dans cette œuvre, datée de 1968, qui montre un jeune architecte au chômage (Gary Lockwood, fraîchement sorti de 2001 : A Space Odyssey) errant dans Los Angeles, tantôt à la recherche d’un ami qui pourrait lui prêter 100 dollars, tantôt suivant une jolie française (Anouk Aimée, qui reprend son personnage de Lola) croisée dans un parking. Entre les répétitions d’un groupe de rock psychédélique, une jeune autostoppeuse en poncho et les couloirs glauques du model shop (sorte de commerce où les clients paient le gros prix pour photographier des jeunes femmes à moitié nues), on verrait plutôt le film dans la collection Marijuana Movies

    Dans la filmographie de Demy, Model Shop vient entre Les demoiselles de Rochefort (1967) et Peau d’âne (1970). Film atypique dans la carrière du cinéaste par son ton mélancolique, son caractère désenchanté, son pessimisme. Demy allait d’ailleurs, en 1981, confier à l'auteur Gaston Haustrate ne pas aimer Model Shop : « Je me demande pourquoi je l’ai fait, à ce moment là de ma vie. »

    Si on comprend le cinéaste de regretter ce ton auquel il ne s’identifiait plus, on peut tout de même le trouver bien sévère à l’endroit d’une œuvre qui, sans être majeure, a plutôt bien résisté au temps. Model Shop saisit en effet quelque chose de l’époque et, possiblement parce que tourné par un étranger, pose sur Los Angeles un regard assez original, presque anthropologique.

    On reconnait, dans la mise en scène, le sens de la couleur de Demy (la robe blanche et la Mercury blanche de Lola), l’élégance de certains travellings et un bel élan romanesque. Le Vietnam pèse sur le destin de George comme l’Algérie pesait sur celui de Guy dans Les parapluies de Cherbourg. L’amour contrarié est encore au cœur du récit, mais cette fois l’amour n’a qu’à peine le temps de naître… En fait, autant Les demoiselles de Rochefort était un film fait de rencontres, autant Model Shop est une œuvre de solitude, dans laquelle toute rencontre semble à l’avance condamnée à échouer. Le George de Model Shop est une sorte de jeune ayant vieilli prématurément, un individu paralysé par la peur (de l’échec, de mourir au Vietnam) qui tente dans un geste presque désespéré une ultime rencontre. Personnage touchant, donc, qui en croise un autre plus touchant encore, cette Lola si digne qu’Anouk Aimée campe à la perfection.

    L’édition que nous offre Sony Pictures est minimale : aucun supplément mis à part quelques bandes-annonces, pas de sous-titres français (mais des sous-titres anglais). La qualité de l’image et du son est correcte, sans plus. Pour un prix suggéré au Canada de plus de 20$, c’est tout de même un peu mince! On regrette d’ailleurs amèrement que l’imposant coffret de 12 dvds que Sony Pictures a édité en France l’an dernier ne soit pas disponible de ce côté-ci de la grande mare. Une intégrale Demy, c’est tout de même un sacré cadeau!

    Enfin, une petite note sur la prétendue sagesse commerciale des studios : Jacques Demy voulait, à l’époque, confier le rôle principal du film à Harrison Ford. La Columbia opposa son véto, sous prétexte qu’avec cet acteur le film ne ferait jamais d’argent. Model Shop, on le sait aujourd’hui, n’a pas bien marché. Mais s’ils avaient laissé Demy faire à sa tête, nos amis de la Columbia sortiraient aujourd’hui le dvd du premier long métrage mettant Harrison Ford en vedette. Voilà qui vaudrait bien un martini.

Marcel Jean

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