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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE FILM DE FESTIVAL

2009-09-24

    Même après seulement 5 jours sur place, il faut du temps pour digérer le festival de Toronto, pour avoir le sentiment d’enfin ressentir autre chose qu’un vertige à avoir nagé dans les eaux profondes de cet affolant tourbillon d’images. Il faut du temps, non pas pour que des tendances puissent réellement émerger (l’absence de réelle compétition, de véritable ligne éditoriale claire et nette l’empêche), mais pour que certains films puissent se tailler la part du lion dans notre mémoire. Parmi eux, Hadewijch de Bruno Dumont et son regard profond sur le destin d’une jeune fille passionnément éprise de Dieu, présenté dans la section Special Presentations et dans une moindre mesure White Material de Claire Denis, évoquant les ravages d’une guerre civile en Afrique à travers le quotidien d’une propriétaire d’une plantation de café (Isabelle Huppert) et de sa famille, vu dans la section Masters. Deux films attendant toujours de trouver distributeur à leur pied pour une éventuelle sortie au Québec.

    Hadewijch et White Material font partie des films typiquement appelés « films de festival ». Des films ardus, pointus, rigoureux, qui font de leur mise en scène un véritable langage, qui privilégient le sensible plutôt que le rationnel, l’inspiration plutôt que la narration traditionnelle. Des « films de festival », donc, tels que les appelleraient ceux qui n’ont, en général, que mépris pour cette catégorie, y voyant l’expression d’un cinéma prétentieux et formaliste, arrogant et froid. Des films « pas pour tout le monde », élitistes et snobs, qui ne peuvent trouver que dans un festival leur place et leur public naturels. Pas la peine de se draper dans sa vertu offensée, ceux qui ont ces mots à la bouche existent. Ce sont les mêmes qui peuvent crucifier un film de Kiarostami lors d’un passage à Tout le monde en parle en le qualifiant sommairement de « plate » (pas besoin de plus d’explication, « plate », ça parle à tout le monde, on ne va quand même pas perdre de temps à essayer d’en savoir plus). Les mêmes aussi qui utilisent le mot « intellectuel » comme une insulte ou qui estiment qu’un film qui réussit un record de box-office est forcément un bon film. Les mêmes en fait qui font preuve d’une forme de snobisme inversé particulièrement redoutable. Les films de Bruno Dumont et de Claire Denis ne plairont pas à ces gens-là. Les films de Bruno Dumont et de Claire Denis n’existent pas pour ces gens-là. Ces œuvres ont leur niche, les festivals, et cela devrait bien suffire.

    D’un côté, donc, le cinéma pour tous, populaire, digérable et agréable, de l’autre, les films dans lequel le cinéma est considéré comme un art, avec tout ce que cela peut comporter d’intransigeance et de vision. Au milieu, les festivals qui permettent à ces derniers d’exister le temps de quelques projections et qui privent leurs défenseurs de toutes raisons de se plaindre (le film est montré en festival, ça suffira bien). Mais à bien y réfléchir, ces films ne sont-ils pas tout sauf des films de festivals, justement? Les films de Dumont et Denis, lorsqu’ils ont été vus (le premier jouait en même temps que The Road de John Hillcoat, le second avec The Angel de Margareth Olin), n’ont en effet pas été « servis » par l’instantanéité qu’exige le festival de Toronto, engloutis qu’ils ont vite été dans la marée de la programmation. Bien loin d’être des films à niches, ces films sont au contraire des films qui ont besoin de temps pour s’épanouir dans l’esprit de leurs spectateurs, des films qui, au milieu de la folie qui règne lors d’un gros festival (à dimension humaine, un autre festival les y aurait peut-être avantagés), ne peuvent réellement bénéficier de l’espace dont ils ont besoin pour sédimenter.

    À la sortie du visionnement d’Hadewijch, les mines journaleuses étaient en effet bien perplexes. L’impression de n’y saisir que pouic était vive. Seules les sensations d’une mise en scène à la maîtrise, comme toujours chez Dumont, époustouflante, d’un personnage touffu, complexe et apparemment contradictoire et d’un sens qui échappait sautaient à la gorge. Seul un sentiment confus d’avoir été plus déstabilisé qu’autre chose émergeait. Mais il fallait courir faire ceci ou cela, il fallait se dépêcher pour ne pas rater cet autre événement. Il fallait, il fallait, il fallait tout faire sauf pouvoir prendre le temps d’apprécier l’œuvre, pouvoir en goûter les subtilités et la puissance de réflexion. Ce n’est qu’au retour de la grande kermesse, une fois la poussière retombée, qu’Hadewijch a pu commencer son chemin et passer du statut de fantôme qui hante l’esprit à celui d’œuvre reçue et absorbée. Ce n’est qu’au retour qu’on a réalisé que ce film-là, et ses compatriotes de la case « film de festival », il fallait les revoir, en étant calme et disponible. Ce n’est aussi qu’au retour qu’on a réalisé que ces films-là, non achetés au Québec, on ne pourrait pas les revoir, à moins d’un autre festival charitable où il faudrait recommencer le même cirque et que, surtout, ces films-là méritaient franchement mieux que d’être enfermés dans le cercle vicieux de l’injuste appellation « film de festival ».

Bon cinéma

Helen Faradji  

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