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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

VIE PRIVÉE, VIE PUBLIQUE

2009-10-01

    L'œuvre cinématographique façonnée par Pierre Falardeau mérite le respect, aucun doute à avoir. Et même davantage en réalité, si on oublie ces suites mollassonnes données à Elvis Gratton. Le petit garçon grassouillet de Pea Soup et son seau de poulet du Kentucky. Le montage acéré du Temps des Bouffons. Les dialogues précis, ciselés, lyriques de 15 février 1839. La chanson de Richard Desjardins dans Le Party. L'honnêteté virulente d'Octobre. La mélancolie et le sens de la dignité du Steak (vous pouvez relire à ce sujet le magnifique texte que le cinéaste consacrait à ce film dans le numéro 142 de la revue 24 Images qui en éditait le dvd). La fameuse tirade d'Elvis Gratton. En quelques films marquants, Falardeau avait dessiné les contours d'une œuvre libre, courageuse, politique (une rareté dans le cinéma québécois), déterminée. Une œuvre variée et énergique qui plongeait dans les tréfonds de l'identité québécoise pour la faire exister, inlassablement. Une œuvre qu'on ne pourra oublier.

    Mais Pierre Falardeau ne tournait plus depuis 2004. Ce n'était pas nécessairement son choix (on sait les problèmes qu'il rencontrait à faire financer son cinéma. Trop engagé peut-être?). Ni le nôtre non plus. Car, on aurait donné beaucoup, et les yeux fermés encore, pour que le cinéaste prenne toute la place, pour que le polémiste qui assénait ses vérités à grands coups de « japanouilles à barbiches », de « salut pourriture » et d'autres expressions lapidaires reste en retrait. Provocateur, l'homme s'épanchait ces dernières années dans diverses tribunes, préférant souvent l'insulte à la réflexion, l'attaque personnelle à l'échange. Falardeau était un cinéaste admirable mais un pamphlétaire-tonnes de briques. Quant on sait à quel point la plume de Falardeau était vive, alerte, profonde, capable de soulever des montagnes sans avoir recours à la facilité, on ne peut que le regretter. Car la parole de quelqu'un capable d'écrire ce genre de phrase "chaque Film, chaque maison, chaque poème, chaque robe, chaque chanson que nous créons fait exister le Québec, un peu plus chaque jour. Nos chefs d'œuvres , comme nos cochonneries. Parce que ce sont nos cochonneries. Le Québec existe dans nos rêves. Par nos rêves. Et le jour où nous cesserons de rêver, le pays mourra." (on trouve ici un répertoire de perles falardiennes) est assurément celle d'un homme de grand talent.

    Pourquoi ces débordements, alors? Pierre Falardeau avait une qualité rare dans le monde médiatique policé dans lequel nous évoluons : la passion. Pour la liberté. L'indépendance. La grandeur d'un peuple. Pas une de ses saillies, pas un de ses emportements qui n'ait été motivé par une conviction profonde, où les sentiments les plus nobles se mêlaient aux émotions les plus traîtres. C'est cette passion-là qui pouvait le rendre sublime. C'est cette passion-là qui pouvait aussi le rendre odieux en le convainquant que la fin justifie les moyens. Car sa passion n'était pas inoffensive : c'était celle d'un homme persuadé que le changement se fera politiquement, socialement, dans la rue peut-être plus que dans les films. La parole devait être prise, dans toutes les conditions, intempestivement, violemment même, puisqu'elle permettait d'exister et qu'il n'y avait rien de plus important. Comment le réprouver? Comment l'approuver?

    Pierre Falardeau le contestataire, l'homme des médias, n'avait pas une personnalité « sympathique ». Il n'était pas aimable, ni lisse, ni poli, ni consensuel. Son humour, irrésistible quand il lui laissait libre cours, prenait souvent la forme d'un tir de canon contre lequel aucune parade n'était possible. Son discours excluait l'autre plus souvent qu'autrement.

    Il secouait, il dérangeait, il provoquait. Les réactions à sa mort le prouvent encore une fois (voir les commentaires extrêmes laissés sur le blogue de Marc-André Lussier) . Son discours polarisait, suscitait des remous. Or, combien sont-ils aujourd'hui au Québec ceux qui par la force de leur plume et la puissance de leurs idées sont capables de faire réagir? Combien sont-ils ceux qui secouent la torpeur et l'apathie généralisée? Combien sont-ils ceux qui endossent pour nous le rôle du méchant et tapent dans la fourmilière sans souci des conséquences, juste pour voir ce qu'il y a de si dangereux dans les idées?

    Falardeau faisait tout ça. Mais il le faisait sans nuances, avec méchanceté et gratuité parfois. Oui, Falardeau ouvrait la porte à tout et n'importe quoi. Ses écrits bouillonnaient d'une sève qui débordait, d'une énergie torrentielle qui se canalisaient mieux dans ses films. Comme si l'image le calmait, comme si elle pouvait contenir ses ardeurs, comme si elles offraient peut-être de plus justes véhicules pour ses pensées. C'est aussi pour cela qu'il faudra retenir ses films plus que ses contestations, qu'il faudra souffler, et non pas alimenter encore et encore, sur l'écran de fumée formé par ces dernières. Car c'est bien dans ces films, audacieux et hardis, que se déployait le mieux toute l'étendue, la richesse et la finesse de sa réflexion. C'est cette œuvre qu'il faudra retenir pour lui rendre le plus justice. Car Pierre Falardeau était, d'abord et avant tout, un grand cinéaste.

Bon cinéma

Helen Faradji


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